Février 2009 : Darwin et Théologie monothéiste

Fabien Revol
Département de théologie Morale
Faculté de théologie
Université Catholique de Lyon
ÉVOLUTION DU VIVANT ET CREATION CONTINUEE EN THEOLOGIE

En cette année de commémoration du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin, Fabien Revol se propose de centrer son exposé sur les apports et les enrichissements de cette théorie de l’évolution sur la théologie monothéiste en général et chrétienne en particulier.

Les sciences d’aujourd’hui vont plus loin que la simple observation de la diversité dans le vivant, elles tentent de l’expliquer par l’apparition de nouveauté en relation avec un environnement qui devient le critère de sa sélection. L’évolution du vivant, par l’observation de nouveauté, fait se poser la question de la création continuée de l’univers par Dieu.

D’après Moltmann, « l’évolution décrit la construction progressive de la matière et des systèmes vivants. La théorie de l’évolution appartient de ce fait au lieu théologique de la création continuée (creatio continua ). » La création continuée doit prendre en compte deux termes complémentaires : la conservation et la création de nouveauté dans l’univers.

La création n’est donc pas seulement fixe : elle est en cours de réalisation par l’émergence de nouveauté, notamment dans le vivant. C’est la grande remarque de John Haught qui lui fait écrire son livre God after Darwin. Il semble que le cœur de la question de la création continuée se trouve dans la compréhension de cette nouveauté qui surgit dans l’univers. D’où provient-elle ? Comment opère-t-elle ? Et qu’est-ce qu’elle dit de l’action et de la présence de Dieu dans la création ? Telles sont les questions qui guident le développement de ce travail.

Dans son livre God after Darwin, John Haught présente sa vision d’une théologie qui aurait assumé pleinement les données de la science et notamment l’héritage de la théorie de l’évolution selon Charles Darwin. Selon Haught, il est nécessaire de considérer le don inestimable que Darwin fait à la théologie en énonçant les principes de la sélection naturelle. Cette dernière met en avant les mécanismes d’adaptation/sélection des organismes par rapport à un environnement qui exerce une pression favorisant ou mettant en péril des êtres vivants. Ces adaptations apparaissent selon des lois de modification qui sont, selon l’observation scientifique, totalement soumises au hasard : elles sont des événements contingents.

Pour Haught, penser Dieu dans ce contexte signifie penser selon des catégories que la théologie traditionnelle avec sa métaphysique statique ne peut plus assumer. Il faut désormais penser un Dieu tout puissant du fait même de son effacement par amour devant sa création afin de la laisser être. Plus Dieu aime sa création plus il doit se différencier d’elle tout en continuant d’en être la source permanente. Cette image est parfaitement assumée par la notion biblique de kénose. Selon les principes de la théologie du process, Dieu manifeste sa puissance par sa faiblesse et sa vulnérabilité, une vulnérabilité qui se fait compassion et assume toute la souffrance et tout le gâchis générés par les tâtonnements de ce monde créé et qui se crée lui même.

Dieu insuffle de la nouveauté sous forme d’information dont la nature est différente de la matière et de l’énergie et donc, de ce fait, ne contrecarre en rien les effets de causalité des lois de la nature. Dieu est la fin et l’aboutissement de toute chose, il en est donc le futur, selon la théorie de Teilhard de Chardin. C’est en tant qu’il est ce futur de toute chose créée qu’il se révèle, dans sa création en injectant de la nouveauté, comme dans la Bible, en tant que Dieu de la promesse et de l’espérance. Ce Futur, c’est la rédemption et la glorification que Dieu introduit, insuffle, influence ou même, persuade. C’est sur ces bases que Haught élabore sa « métaphysique du futur » : le monde tel qu’il est n’est pas achevé et a besoin de cet influx régulier de nouveauté pour se finaliser et s’accomplir.

Malgré sa tentative audacieuse et fructueuse de réconcilier Darwin avec Dieu, Haught ne laisse pas entière satisfaction et son approche est l’occasion de vives réactions. Il faut lui reprocher l’ambiguïté de la relation entre ses présupposés philosophiques whiteheadiens et sa convocation des textes ou plutôt thèmes bibliques qui vont fonder sa métaphysique théologique du futur. Il faut aussi remettre sérieusement en question sa prétention d’annoncer un futur ayant une réalité ontologique, ce qui est d’autant plus douteux qu’il serait le lieu d’où viendrait Dieu pour accomplir sa création. On peut enfin refuser que l’univers ait une quelconque subjectivité qui serait le répondant de Dieu qui propose des informations nouvelles afin de motiver l’évolution : cela ferait du cosmos un sujet dont les autre créatures ne seraient que les participants particulaires.

Le point de départ pour une alternative semble être une réflexion sur les notions d’ordre et de désordre qui permettraient de comprendre comment régularité et chaos se complètent dans les phénomènes naturels. Cette collaboration inattendue peut être rendue intelligible par une approche statistique de la réalité. Elle permettrait de comprendre comment Dieu attend sa création dans le cheminement contingent des schémas de récurrence et la mise en place progressive, hasardeuse, mais certaine à grande échelle, des propensions de l’univers. Dieu attend et participe à ce travail d’enfantement lent et laborieux en étant présent à chaque instant par son Esprit vivificateur. Il est présent comme un Dieu heureux de vivre parmi ses créatures (Pr 8, 30s). Il vit et fait vivre dans la création comme dans son habitat (Ps 104), comme force de liaison présidant à toutes les interconnexions cosmiques. Ces forces d’interconnexion sont à l’origine de l’actualisation de l’information invisible et immatérielle créée par Dieu, sorte d’univers des possibles, abstractions des propriétés de la matière, que Dieu connaît par cœur. Cette information actualisée dans le vivant se trouve soumise aux conditions de milieu dans lesquelles elle intervient pour faire naître de la complexité dont le niveau d’organisation dépasse celui des éléments qui le constituent. Mais est-elle bien adaptée ? Le design de Dieu est soumis à la sélection naturelle…

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