L’Arabie anté-islamique

L’Arabie anté-islamique
Source : Ralph Stehly, Professeur d’histoire des religions, Université Marc Bloch, Strasbourg

Géographie de l’Arabie :

Dimensions : 1/3 de l’Europe, 4 fois la France.

Climat : Les précipitations sont très peu abondantes; dans certaines régions, il ne pleut qu’une fois tous les dix ans.

Relief : Il y a d’une part des régions de dunes, dont la hauteur peur atteindre 200 m, d’autre part le désert. Le désert du Rub’ al-Khâlî (au sud) est l’un des plus terribles déserts du monde. Il est aussi vaste que la France.

Près de Tâ’if, dans le Hedjaz (centre de l’Arabie), les montagnes peuvent atteindre 2600 m. Au sud, près de Sanaa, au Yémen, le Djébel Shou’ayb monte à 3140 m.

A l’intérieur, c’est la steppe, le pays des nomades, qui campent sous des tentes. Quand l’eau souterraine est proche, ce sont des oasis avec de belles palmeraies: des sédentaires y vivent, vendant grains, légumes et fruits aux puissants nomades, et leur achètent leur protection contre paiement d’un tribut.

Le sud est beaucoup plus humide, c’est le Yémen, ou Arabie Heureuse. On y cultive le café et le coton. C’est une région d’une grande originalité qui avait dans l’Antiquité une civilisation très raffinée. Elle entretenait des relations suivies avec l’Éthiopie et l’Inde.

L’Arabie est le royaume du chameau. Il peut porter jusqu’à deux kilogrammes de marchandises, et est capable de marcher 17 jours sans eau, par une chaleur de 57°. Les caravanes reliaient entre elles les zones habitées de l’Arabie du sud et du Croissant Fertile (Syrie, Irak). C’était aussi une zone de transit de marchandises venues de l’Inde, de l’Afrique orientale et de l’Extrême-Orient.

L’organisation sociale de l’Arabie pré-islamique :

Entre les différentes tribus, les relations étaient le plus souvent pacifiques, mais comme partout ailleurs parfois c’était la guerre. La misère obligeait certaines tribus à pratiquer la razzia, dont les règles étaient codifiées par le droit coutumier. On raflait les biens, mais sans causer de mort d’homme, autant qu’il était possible. C’est que l’homicide entraînait une vendetta (tha’r) sans fin, à moins que l’on ne payât le prix du sang.

On distingue les nomades (ahl al-wabar) des sédentaires (ahl al-madar).
A la base de la société, il y a la famille élargie avec les collatéraux.
Un certain nombre de familles forment un clan, qui porte le nom de l’ancêtre commun. L’ensemble des clans apparentés forment une tribu.

La famille était rassemblée dans une tente (nomades) ou une maison ‘sédentaires) . Dans chaque tente, le chef de famille rassemblait autour de lui sa femme, d’ordinaire unique, ses enfants et ses esclaves. Les tentes voisines étaient celles des proches. La tribu se groupit autour de la demeure du chef en un cercle de tentes ou chez les sédentaires en un quartier.

Hors de la tribu, toute vie était impossible. Une solidarité très forte (‘asabiyya) liait les membres d’une même tribu.

La justice pénale était régie par la loi du talion (« œil pour œil, dent pour dent ») et la vendetta solidaire de clan à clan.

L’art de la parole :

Dans l’Arabie du centre et du nord, il n’y avait qu’un seul art, celui de la parole. Les Arabes admiraient, hier comme aujourd’hui, les hommes éloquents, qui savaient donner une répartie fine à un argument embarrassant, l’homme qui savait faire adopter ses vues dans les discussions.

La poésie était l’art le plus estimé. Et celle de l’époque anté-islamique (la djâhiliyya) était de toute beauté. Le poète était redouté à l’égal d’un magicien, parce qu’il pratique l’alchimie des mots et des sons, et on le supposait inspirait par un djinn. Des joutes oratoires étaient organisées où l’on vantait sa tribu et où l’on vilipendait la tribu adverse. Les Arabes ont toujours été des maîtres de la poésie satirique (hidjâ’).

Dans les cabarets de La Mecque, les chanteuses composaient et chantaient des chansons satiriques contre Mohammed. Le Prophète s’exprimait par le Coran. C’était un affrontement entre deux discours.

La vertu que l’on prisait le plus chez l’homme était la muruwwa, la forme de la virilité idéale chez les Bédouins, une combinaison de vaillance, de loyauté, d’astuce au service du clan, de générosité et d’hospitalité ostentatoire. Chez la femme, c’est l’aptitude à la vie de famille qui était prisée.

Les cadres de la tribu :

1. Le chef de la tribu :

La tribu était dirigée par un chef (cheikh ou sayyid), dont l’autorité dépendait strictement de son prestige personnel. Il fallait qu’il le maintienne intact à tout moment. Il devait déborder de qualités, se conserver une clientèle par ses largesses et son affabilité, faire preuve de modération, suivre la volonté secrète de ceux qu’il entend commander.

Il est élu par les chefs de famille, souvent parmi les membres d’une famille privilégiée. Son rôle n’est pas de commander, mais d’arbitrer les différends conformément à la coutume (arabe : sunna) .

2. Devins (kâhin), sorciers (‘arrâf) et prêtres :

Les prêtres de la religion traditionnelle arabe (celle d’avant l’islam) étaient les interprètes de la divinité, pour prononcer les oracles et dire le sort. Le prêtre de la divinité Hubal lançait ainsi sept flèches pour interpréter l’avenir.

Les devins arabes se livraient à des interprétations en se fondant sur le vol des oiseaux. Mohammed supprimera cette superstition, mais à son mariage avec Aïcha, les femmes n’en crièrent pas moins Khayr Tayr (« bon oiseau, bon augure »).

Le devin (kâhin) vaticinait en une sorte d’extase. Il connaissait les herbes qui lui dévoilaient les secrets de la nature. Les extases de Mohammed apparaîtront à ses détracteurs comme étant du même ordre, et on viendra les consulter pour retrouver l’identité de son père ou une chamelle égarée.

Le ‘arrâf était un devin doué d’une science supérieure. Il était informé par l’un de ces djinns qui savaient monter jusqu’au bord du ciel inférieur et y surprendre les secrets de la divinité. C’était aussi un magicien qui savait retrouver le coupable d’un crime par des procédés magiques.

Les djinns étaient censés susciter des songes, qui, correctement interprétés, livraient la clé du destin. Ces djinns étaient appelés hâtif (« parlant à voix basse »).

3. Le guérisseur :

Le guérisseur (ar. tabîb), de là vient le mot français « toubib »), savait annuler l’effet des nœuds que les djinns nouaient pour créer des maladies.

La situation religieuse de l’Arabie à l’aube de l’islam :

On sait peu de chose sur la situation religieuse de l’Arabie d’avant l’islam. Nous disposons de très peu de documents:

1. des inscriptions arabes, surtout sud-arabes; or l’islam est né au centre de la péninsule arabique
2. quelques rares documents de la littératures pré-islamique, surtout des poètes, mais dont l’authenticité a été contestée
3. les témoignages (très) postérieurs des historiens arabes: Ibn al-Kalbî (Kitâb al-asnâm, « Livre des idoles »), Shahrastânî (m. 1153) ou Mas’ûdî (m. 956, Les Prairies d’Or)
4. le témoignage du Coran, car la prédication de Mohammed était bien entendu le reflet direct de la situation religieuse qui prévalait à son époque.

D’un côté, il y avait la religion arabe traditionnelle et de l’autre deux minorités dont l’influence était assez considérable: les juifs et les chrétiens.

La religion arabe traditionnelle :

Il s’agissait d’un polythéisme, ou plutôt d’un hénothéisme (du grec « hen »= « un », par opposition à « monos » = « un seul ») au niveau de chaque tribu, dans ce sens que chaque tribu avait une divinité particulière, différente de la divinité de la tribu voisine. Cependant les statuettes représentant ces divinités semblent avoir été rassemblées au sanctuaire central de l’Arabie, la Ka’ba, ce qui est le signe d’une certaine unité.
Pierres et arbres sacrés :

Comme dans toute l’aire sémitique, on utilisait des pierres cultuelles (ar. nasb, pl. ansâb, hébreu: massebôt, cf. Gen. 35.14). Ce sont des pierres dressées, sur lesquelles on versait le sang des victimes immolées aux divinités.

Le « culte » des arbres sacrés ne différait guère de celui pratiqué un millénaire auparavant en terre de Canaan (cf. chêne de Mamré). Attention: on n’adorait pas les arbres en eux-mêmes, mais la Force qui se manifeste en eux. Un arbre dans le désert est un miracle perpétuel, presque une hiérophanie. De nos jours encore en terre d’islam, certains arbres sont considérés comme la demeure des walî-s (« saints ») dans la religion populaire.

Les arbres et les animaux du haram (zone sacrée autour des temples) étaient considérés comme sacrés, donc comme intouchables.

Divinités :

Selon la Tradition islamique (Bukhârî, Sahîh 64.48.7), il y avait 360 statuettes représentant autant de divinités au moment où il reconquit La Mecque en 630.

Ba’l (« seigneur, maître du lieu ») était le nom générique donné par Sémites de l’Ouest (= « Baal » dans la Tora) aux divinités locales, surtout dans les milieux agraires. Cité dans Coran 37.125 à propos d’Elie.

Les divinités mentionnées dans le Coran sont:

en Coran 71.23: Wadd, Suwâ’, Yagûth, Ya’ûq, Nasr,

en Coran 53.19-20: Manât, al-Lât, ‘Uzzä

Wadd avait son sanctuaire à Dumat al-Djandal. C’est la forme arabe d’Adad, dont le nom est attesté en Mésopotamie, dès l’époque pré-sargonique (- 2450). Cette divinité était représentée ainsi selon Ibn al-Kalbî: « c’était une statue d’homme dont la taille était des plus grandes; on y avait sculpté deux vêtements, l’un enveloppant la statue, l’autre suspendue aux épaules. Il était ceint d’une épée et portait un arc sur l’épaule; il tenait entre les mains une courte lance, surmontée d’un étendard, et un carquois contenant des flèches »

Suwâ’ était la divinité des Hudhaylites. Le nom vient de la racine arabe sw’, qui signifie « être lâché et paître librement ». C’était donc particulièrement la divinité protectrice des animaux égarés.

Yaghûth était la divinité des Madhhidj. Le nom est l’inaccompli du verbe ghâtha (« donner la pluie, venir au secours »). L’ancienneté de ce nom est attestée dans la Genèse, où il désigne l’un des fils d’Esaü, ancêtre des Edomites. Gen 36.5,14,18, I Chr 1.35, sous la forme de Ye’ûsh. Yagûth était représenté sous la forme d’un lion.

Ya’ûq est l’inaccompli de la racine ‘wq (« retenir »). C’était la divinité qui retenait ou rassemblait l’eau de pluie, pour la distribuer ensuite où elle voulait. Représentée peut-être sous la forme d’un cheval.

Nasr était la divinité des Himyarites. Peut-être représentée sous la forme d’un vautour.
Les divinités de La Mecque :

Elles sont citées en Coran 53.19-20. Ce sont toutes des déesses, à part Allâh.

Manât (ou al-Manât): était à l’origine la divinité des ‘Aws et des Khazridj, puis elle est devenue pan-arabe.

Une autre forme de ce nom est conservé en Esaïe 65.11: Menî.

Il s’agit de la racine sémitique mnw ou mny qui signifie « compter, partager, compter les jours de la vie », d’où l’arabe maniyya (‘la mort ») et minä (« sperme »). On trouve la même racine avec le lême sens en Daniel 5.25: mené’ mené’ téqèl u parsîn (phrase araméene signifiant: « compté, compté, pesé, divisé »).

C’était la déesse de la Fortune.

‘Uzzä (ou al-‘Uzzä) était la déesse des Qoréicdh, la tribu de Mohammed. Son temple se trouvait près de La Mecque, près de trois grands acacias sacrés. Il y avait un oracle et une pierre creuse (ghabghab) recueillait le sang des victimes immolées. Un haram, zone sacrée, l’entourait. C’est une racine sémitique que l’on retrouve dans l’hébreu ‘oz (« la force »). C’était une déesse de la fécondité.

Al-Lât était peut-être le féminin d’Allâh. C’était une divinité pan-arabe, adorée à La Mecque, Tâ’if, à Pétra, à al-Hîra, à Alep et à Pamyre.

Allâh est la contraction d’al-ilâh (« le dieu »). Dans ilâh, âh est un suffixe. Le terme originel est donc Il qui correspond à l’hébreu El, lequel désigne aussi la divinité. La racine est ‘wl ou ‘yl qui connote l’idée de primauté en sémitique. Cf. l’arabe awwal (« premier ») et l’hébreu ayil (= »bélier », celui qui dirige le troupeau »). Comme le français « dieu » (avec une minuscule !), c’était un terme générique qui pouvait s’appliquer à toute divinité invoquée. Les différents dieux n’étaient en général pas invoquées sous leur nom particulier, mais par le terme générique d’Allâh. On disait donc souvent, par exemple, quand on s’adressait à al-‘Uzzä: ô Allâh !, et non ô al-‘Uzzä, comme en latin on pouvait dire : o deus (« ô dieu ! ») pour s’adresser à Jupiter.

Au 6ème siècle de notre ère, il y avait déjà en Arabie une situation nettement hénothéiste qui tendait à un monothéisme.

Ainsi les trois déesses al-Uzzä, al-Manât, et al-Lât étaient séjà considérées comme subordonnées à Allâh. Elles étaient considérées comme les filles d’Allâh.

Les sanctuaires :

Le sanctuaire principal était déjà la Ka’ba, ce qui signifie « cube » en arabe, car elle est de forme cubique.

C’est un sanctuaire très ancien, dont on ne peut donner une datation précise, situé au cœur du Hédjaz à la jonction des routes caravanières, sur une colline, dans un environnement rocheux. Elle a l’architecture typique des temples sémitiques: cella carrée (comme le Saint des Saints du Temple de Jérusalem), orientée sur l’axe des points cardinaux, parvis rectangulaire bordé de galeries, avec pierre sacrée (la Pierre Noire) à l’angle irakien (sud-est), déambulatoire (le matâf), une source sacrée (le source de Zemzem), avec une zone sacrée (le haram). Elle comprend un mur semi-circulaire (le hidjr); au nord-ouest. L’ensemble est orienté vers le nord-ouest, c-à-d Jérusalem. Déjà avant l’islam, elle était recouverte d’une kiswa, un drap noir, tendant à lui donner son aspect primitif de tente (cf. l’Arche de l’Alliance qui était aussi abritée sous une tente).

Selon Ibn al-Athîr (Kâmil 2.192) et Bukhârî, Sahîh 64.48.7), il y avait 360 statuettes à l’intérieur. Selon Ibn Sa’d, il y avait également des fresques (probablement sur les piliers) représentant Hubal, la divinité tutélaire de La Mecque, confondue avec Abraham, Marie, mère de Jésus portant son enfant sur les genoux (une espèce de Pietà), des anges et des prophètes.

Il y avait déjà aussi un pèlerinage, très ancien, organisé dans sa dernière forme par ‘Amr ben Luhayy. Ce pèlerinage s’appelait déjà le hajj. Le mot arabe est issu d’une racina sémitique signifiant « tourner autour », que l’on retrouve aussi en hébreu et en araméen; c’est l’hébreu hag (« fête »).

D’après la mythologie arabe, La Mecque est le nombril de la terre et l’endroit à partir duquel elle a été étendue en cercles concentriques. La Ka’ba occupe l’emplacement, sur lequel Dieu en tente pour Adam, lorsqu’il fut chassé du Paradis. L’édification du sanctuaire est attribuée soit à Adam, soit à Abraham. Le Coran (2.127) en affirme l’origine abrahamique.

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