Mai 2009 : René Girard 1ère partie (Philippe PRACROS)

Cercle Averroès – René GIRARD – 20 mai 2009
Partie I – Philippe Pracros

René Girard dit lui-même que sa pensée tourne autour de deux notions fondamentales ; le désir mimétique et le phénomène du bouc émissaire.
Je vais surtout insister sur le désir mimétique qui est réellement à l’origine de la théorie et de ses implications en psychanalyse. La notion de bouc émissaire sera traitée à part mais il me faudra y faire tout de même quelques allusions car elle est une pièce majeure de l’anthropologie de René Girard dont je dois parler également.
Par ailleurs rené Girard ne fait pas mystère de sa foi chrétienne et il me faudra en dire quelques mots car elle peut paraître surprenante quant on prend connaissance de sa théorie.

René Girard est né en 1923 à Avignon. Il dit de sa mère qu’elle était une intellectuelle, catholique orthodoxe, mais avant tout un esprit libre. Son père par contre était un fervent républicain et aussi un anticlérical. Il fut conservateur du Palais des Papes.
En ce qui concerne son éducation religieuse il cessa d’aller à l’église vers 12 ans et il n’y remettra les pieds que vers l’âge de 38 ans c’est-à-dire en 1961 date de la parution de son premier livre.
Quant à son éducation intellectuelle elle fut un peu perturbée. La guerre en était en partie responsable mais il reconnaît qu’il avait alors aussi du mal à quitter le nid familial. Il renonça au projet d’entrer à l’Ecole Normale Supérieure pour faire en définitive comme son père. Il entra à l’Ecole des Chartes de Paris qui lui délivra le diplôme d’archiviste paléographe.
Il aurait donc lui aussi faire une carrière de conservateur dans un musée ou une bibliothèque. Mais cette activité lui semblait trop relever de la pure érudition, ce qui l’ennuyait.
Aussi en 1947 dès qu’un poste d’assistant de français aux Etats-Unis lui fut proposé il fit ses valises. Il n’en reviendra jamais et y fera toute sa carrière. Il obtient un doctorat d’histoire à l’université d’Indiana mais ce n’est pas cette discipline qu’il enseignera. Il donnera des cours de littérature notamment à l’université John Hopkins de Baltimore, à Buffalo puis enfin à partir de 1980 à la prestigieuse université Stanford en Californie où professent plusieurs prix Nobel.
Il y retrouva le philosophe Michel Serres avec lequel il s’était déjà lié et qui prononcera en 2005 le discours de réception de rené Girard à l’Académie Française. Cette réception est un hommage rendu à sa personne et à son travail. C’est aussi une reconnaissance de sa contribution au rayonnement de la culture française à l’étranger. Jacques Lacan, Jacques Derrida ou Roland Barthes purent faire connaître leurs idées aux Etats-Unis grâce à un colloque qu’il y organisa.
Si aujourd’hui il peut jouir de la reconnaissance, ses théories soulèvent toujours de nombreuses critiques, particulièrement en France. Certains ne voient en lui qu’un apologiste de la religion chrétienne alors que par ailleurs il rencontre l’opposition de nombreux théologiens. D’autres contestent ses méthodes d’investigation qui ne rendraient pas crédible la démarche scientifique qu’il revendique.
Dans son premier ouvrage « Mensonge romantique et vérité romanesque » paru donc en 1961, sa méthode peut en effet surprendre. Il y expose sa théorie du désir mimétique mais son travail ne s’appuie que sur l’analyse d’œuvres littéraires. Il dira que les grands écrivains lui en ont plus appris sur le désir que tous les psychologues. Nietzsche avait dit un peu la même chose en parlant de Dostoïevski.
Alors qu’en est-il du désir mimétique ? En disant que le désir est mimétique rené Girard veut dire que tout homme qui désire imite en fait le désir d’un autre. Cette formulation peut paraître assez banale mais en réalité elle diffère beaucoup de la conception classique du désir.
Habituellement le désir est conçu comme une force intérieure qui vient des profondeurs de notre être. Il est spontané. Un objet se présente et on le désire pour lui-même, pour ce qu’il est. Or rené Girard fait intervenir d’abord l’imitation et le désir n’est que second. Cela veut tout simplement dire que sans imitation il n’y aurait pas de désir possible. Il faut dire, pour ceux qui liront ce premier ouvrage que sa conception a évoluée. Il opposait alors encore un désir spontané à un désir mimétique. Aujourd’hui il n’y a à ses yeux qu’un seul désir et il est mimétique. Ce désir a donc toujours une structure triangulaire et met en présence un imitateur, un modèle et un objet qui n’est rendu désirable que parce que c’est le modèle qui le rend désirable.
Il est nécessaire de distinguer le désir des besoins et des appétits. L’appétit de nourriture ou l’appétit sexuel ne sont que des affaires biologiques. Alors que le désir est une affaire psychique. Mais il peut arriver que le désir investisse les appétits. On peut penser à l’anorexie ou à la boulimie. En fait il peut se fixer sur n’importe quel objet dès lors qu’un modèle le rend désirable.
Alors où ça se complique un peu c’est que la personne qui sert de modèle est elle-même naturellement soumise au désir mimétique. L’objet qui est en sa possession et qui avait peut-être perdu de son intérêt à ses yeux va reprendre tout à coup de la valeur. Le modèle devient à son tour imitateur de celui qui l’imite. Si au départ il pouvait se sentir flatter d’être imité il va ensuite opposer une résistance à celui qui l’imite. Il devient donc un obstacle à la réalisation du désir de l’autre. Ainsi s’installe la rivalité mimétique dont parle souvent rené Girard.
Les conditions de la violence sont réunies. Cette violence ne sera pas physique la plupart du temps. Le plus souvent c’est celle que l’on ressent quant on éprouve une insatisfaction et qu’on pense qu’un autre en est responsable. C’est une violence contenue qui se manifeste par le ressentiment.
Vus par les autres, les deux acteurs tout à leur rivalité tendent de plus en plus à se ressembler dans leurs comportements. Et plus ils se ressemblent plus la violence est susceptible d’exploser. On peut en arriver à un stade ou l’objet, qui était l’enjeu de départ, disparaisse totalement pour ne laisser place qu’à une rivalité sans objet. Pour l’un comme pour l’autre seule une chose compte, il n’y a plus qu’un seul désir : vaincre l’adversaire.
On conçoit que dans une société, ces rivalités soient très nombreuses. Toutes ne concernent pas le même objet bien sûr. Mais lorsque la violence s’affiche quelque part elle peut elle même devenir objet d’imitation. La violence se propage alors comme la peste.
René Girard pense au fond que tous les désirs particuliers sont en fait traversés par un désir fondamental, le désir métaphysique. Son objet est d’une autre nature puisqu’il vise à combler le sentiment d’incomplétude, d’un manque essentiel de son être. L’imitation n’est pas non plus absente car ce sentiment n’existe qu’au contact de l’autre qui nous paraît souvent posséder plus de cette plénitude qui semble nous faire défaut.
A lire rené Girard on pourrait croire que tous nos rapports avec les autres sont marqués par la rivalité. En fait non. Il admet qu’il y des comportements qui n’entrent pas dans le cadre de sa théorie. C’est par exemple l’amour que les parents portent à leurs enfants. Il y a aussi des cas où la rivalité peut être désamorcée.
D’autre part si tous les désirs sont directement issus de l’imitation, toutes les imitations, elles, n’engendrent pas des désirs. René Girard distingue la mimésis d’apprentissage et la mimésis d’appropriation. La mimésis d’apprentissage conduit à s’intégrer le plus harmonieusement possible dans la famille, dans la société donc dans la culture à laquelle on appartient.
Enfin tous les désirs eux mêmes ne conduisent pas à des rivalités. René Girard distingue la médiation externe de la médiation interne. Dans la médiation externe l’imitateur et le modèle appartiennent à des mondes différents et par conséquent ne peuvent se rencontrer. Le paysan du moyen âge, par exemple, pouvait éprouver du désir pour la reine mais il était inconcevable qu’il puisse entrer en rivalité avec le roi. Le jeu des rivalités mimétiques ne s’enclenche que dans le cas d’une médiation interne. Les rivaux ne sont plus séparés par des barrières infranchissables. Ils sont voisins. Le monde démocratique bien sûr fait que la médiation interne devient omniprésente.
Comme nous avons toujours des voisins les rivalités seront toujours  présentes. Si René Girard parle presque toujours de cette médiation interne c’est parce que son ambition est de rendre compte de la violence dans les sociétés.
Ce qui est important donc c’est le rôle majeur de l’imitation. L’imitation est un phénomène connu depuis longtemps et ce n’est pas rené Girard qui nous la fait découvrir. Mais on voyait en elle un comportement occasionnel. Celui qui imitait ne faisait que suivre bêtement les autres ou voulait se donner une apparence. Ce vernis recouvrait la véritable nature d’une personne qui au fond d’elle-même conservait ses désirs propres, désirs qu’elle ne devait qu’à elle même. Pour René Girard c’est une illusion. On entend souvent dire qu’il faut être authentique, soi-même. En réalité, dans le cadre de la théorie mimétique, c’est difficile car sans les autres il n’y aurait pas de désirs.
On comprend pourquoi il a intitulé ce livre mensonge romantique et vérité romanesque. Les écrivains romantiques sont ceux qui proposent toujours au lecteur des héros dont la singularité est absolue. Le héros romantique type se suffit toujours à lui-même et ne doit rien à personne. Son regard pénétré contemple l’infini et le situe dans un  monde où le commun des mortels est exclu. Personne ne peut comprendre le feu qui l’habite. On peut tout de même se poser la question de savoir pourquoi il éprouve parfois avec insistance le besoin de l’afficher alors que l’opinion des autres ne le concerne pas. L’écrivain romantique entretient donc le mensonge sur le désir.
Les grands romanciers par contre nous montrent des personnages soumis aux rivalités mimétiques, dépendants du regard des autres. Ce sont des romanciers qui n’ont certes pas  élaborés de théorie du désir. Mais par exemple quand Shakespeare fait dire à un de ses personnages du Songe d’une nuit d’été : »Quel enfer que de choisir son amour, de définir ses désirs par les yeux d’un autre », René Girard pense y retrouver la définition du désir mimétique.
Pour en finir avec le désir mimétique proprement dit il me semble utile de signaler une découverte assez récente en neurobiologie qui si elle ne constitue pas une preuve est à mettre en relation avec l’hypothèse de rené Girard. C’est la mise en évidence des neurones miroir chez les macaques et chez les hommes. Ces neurones s’activent quand le singe fait une action mais aussi lorsqu’il observe un autre singe faire la même action. Un rapport scientifique dit qu’ils jouent aujourd’hui un rôle majeur dans l’explication de diverses capacités humaines, comme l’imitation, et dans les théories de l’esprit.

Avec la psychanalyse, je vais continuer à parler du désir puisqu’il est un des pivots de la vie psychique. Je précise tout de même que les pages consacrées par rené Girard à la psychanalyse sont loin de constituer l’essentiel de son travail. Mais sa conception du désir l’amenait naturellement à s’y intéresser. Et puis sa critique radicale de principes bien établis depuis Freud  retient bien entendu l’attention.
Dans son deuxième livre paru en 1972 « La violence et le sacré », il consacre un chapitre entier au complexe d’Œdipe et un autre à la manière qu’a Freud de l’utiliser pour expliquer la naissance des religions dans « Totem et tabou ». Ce thème correspondant plus à ses préoccupations. Il y reviendra quand même en 1978 dans un ouvrage intitulé « Des choses cachées depuis la fondation du monde ». Il s’agit d’entretiens où deux psychiatres confrontent la théorie de rené Girard à celle de la psychanalyse. Le titre de ce livre, on s’en doute, provoqua pas mal de sourires ironiques ou condescendants. En fait il s’agit d’une phrase que prononce Jésus dans les Evangiles .
Pour aller droit au but, rené Girard voit dans la psychanalyse une construction totalement mythique. Il rend souvent hommage aux intuitions et à la qualité des observations de Freud, il est par contre plus sévère pour la psychanalyse moderne. Ce qu’il reproche à Freud c’est de ne pas être allé jusqu’au bout de ses intuitions.
Dans la formation du complexe d’Œdipe, deux désirs entrent en conflit. Celui qui pousse l’enfant à s’identifier au père et celui qui le pousse à désirer la mère. Dans une première version le désir d’identification au père apparaît le premier et on voit qu’il implique un processus d’imitation. Mais le désir de la mère qui survient ensuite est complètement indépendant du premier. Freud voit le rôle majeur de l’imitation mais ne conçoit qu’elle puisse porter sur le désir de l’autre. Sinon il n’aurait pas besoin de faire intervenir une force obscure, la libido, pour justifier l’apparition du désir de la mère.
Mais lorsqu’on lit la version définitive du complexe on s’aperçoit que ce désir qui était second devient premier. Alors dans une démonstration, difficile à suivre pour un non spécialiste comme moi, rené Girard veut montrer que cette version implique qu’à un moment ou un autre il faut que l’enfant prenne conscience de la rivalité avec le père. Aussi il est obligé d’inventer le refoulement pour  rendre compte du fait que très vite le petit enfant n’aura plus conscience de cette rivalité avec le père. Et dans la foulée d’inventer un inconscient, sorte de réceptacle, qui est encore plus problématique.
Ensuite se pose le problème de la répétition, c’est à dire du mécanisme par lequel ce complexe mal résolu ne demanderait qu’à faire surface à la moindre occasion. Freud reconnaît qu’il ne sait pas. Mais ce n’est pas le cas de ses successeurs qui considèrent que c’est  le phénomène de latence qui en est responsable, tenant la chose pour acquise sans essayer de l’expliquer
Donc, toujours selon rené Girard, ce qui pousse à inventer les notions psychanalytiques de refoulement, d’inconscient et de latence, surgis de nulle part, c’est le fait d’être prisonnier d’une vision linéaire du désir pour lequel il y a un objet désirable et un sujet qui s’y porte directement et spontanément.
Il faut rappeler que les études cliniques de Freud concernaient des adultes. Dans les rivalités amoureuses apparaissaient chez les rivaux les sentiments à la fois de haine et d’admiration pour le rival. Là encore Freud fait intervenir une autre force ancrée au plus profond de nous, l’ambivalence, pour expliquer ce phénomène. Or si l’on fait appel au désir mimétique et à la manière dont le modèle devient un obstacle, il n’est plus nécessaire de faire intervenir cette force mystérieuse.
Le complexe d’Œdipe, inspiré d’un récit de la mythologie grecque, est donc bien une construction mythique  et les désirs parricide et d’inceste, supposés inhérents à la personne, perdent de leur substance. Il en est de même pour l’instinct de mort.
René Girard n’est pas plus d’accord avec la thèse qui fait intervenir des archétypes issus d’un inconscient collectif, selon lui tout aussi hypothétique. Pas plus qu’il ne l’est avec Lacan pour qui tout désir est désir de l’autre et quête de reconnaissance. Là aussi le désir est toujours linéaire et non triangulaire comme c’est le cas dans la théorie mimétique.
L’inconscient existe pourtant bien chez Girard. L’imitation échappe la plupart du temps à notre volonté. Mais il est inutile pour le penser de faire intervenir des structures psychiques aussi mystérieuses. Il arrive que l’imitation ne soit pas totalement dissimulée mais l’inconscient pourrait bien être cette volonté de se cacher à soi même sa dépendance totale à l’égard des autres, dépendance peu valorisante.
Ceux d’entre vous qui s’intéressent à la psychiatrie peuvent se faire une idée de la manière qu’à rené Girard de l’aborder dans « Des choses cachées depuis la fondation du monde ».Il y a des pages sur le sadisme et le masochisme entre autres, mais qui n’ont rien de sulfureux. Le désir métaphysique évoqué plus haut intervient beaucoup dans la formation des pathologies notamment dans les maniaco-dépressions. Si les maladies sont bien réelles il n’y aurait pas en fait de discontinuité absolue entre le normal et le pathologique. Il n’exclut pas que des substances organiques soient impliquées dans ces troubles. Il est possible que des dérèglements organiques affaiblissent ou suspendent des défenses qui normalement endiguent les effets de l’exaspération mimétique.

En ce qui concerne les implications de la théorie mimétique en anthropologie se pose d’abord le problème de l’hominisation qui implique aussi celui de savoir s’il y a une spécificité ou non de l’homme. Et là rené Girard ne voit aucune rupture fondamentale entre l’homme et l’animal. Il tient bien entendu compte des travaux des éthologues qui étudient le comportement animal. Mais aussi des travaux d’autres spécialistes qui se sont réunis autour de lui à Stanford pour former l’association recherche mimétique.
Bien que chrétien la théorie de l’évolution ne lui pose aucun problème. Il y a cependant une différence entre l’homme et l’animal et cette différence réside avant tout dans la faculté d’imitation, celle de l’homme étant bien supérieure à celle de l’animal. C’est ce qui explique sa faculté d’apprentissage et l’importance que va prendre le désir dans son comportement. C’est aussi ce qui lui donne accès à l’activité de l’esprit et à la symbolisation. On en arrive alors aux origines de la culture qui est le titre d’un de ses livres publié en 2004. Mais ce thème apparaît bien plus tôt dans son œuvre car il est lié à celui du bouc émissaire, le deuxième pilier de sa théorie.
Le sacrifice du bouc émissaire fait partie intégrante de la théorie mimétique et c’est lui qui explique la naissance des religions. Etienne l’exposera tout à l’heure. L’anthropologie de rené Girard est indissociable du phénomène religieux car ce sont les religions qui sont à l’origine de la culture. Pour lui c’est la culture qui est fille du religieux et non la religion qui est fille de la culture. Tout le monde peut remarquer qu’aucun ethnologue n’a jamais pu rencontrer de peuplades primitives sans religion. René Girard émet d’ailleurs l’hypothèse que les groupes humains qui n’ont pas su élaborer un système de croyances n’ont pu que s’autodétruire en succombant à la violence généralisée faute d’avoir recours au mécanisme salvateur du bouc émissaire.
Selon notre anthropologue, car en fait il se voit avant tout comme un anthropologue, il n’y a pas besoin d’invoquer les catastrophes naturelles ou les phénomènes cosmiques pour expliquer l’apparition des religions.
Dans le même ordre d’idée il ne croit pas plus que l’ordre qui s’instaure dans les sociétés soit du à des sages qui face au désordre se disent à un moment « ça suffit » et se réunissent pour signer un contrat social à l’origine des institutions culturelles. René Girard ironise en disant qu’il n’y a que les technocrates pour croire que tout commence et tout finit par des comités.
L’ambition de remonter aux origines de la religion et donc de la culture est d’ailleurs abandonnée par l’anthropologie moderne et jugée comme impossible. Il me semble important de dire pourquoi selon lui c’est possible.
Pour les modernes les mythologies et les religions primitives sont le fruit de l’imagination et ne relèvent que de la superstition. René Girard critique souvent Claude Lévi-Strauss, un des plus éminents anthropologues actuel initiateur du mouvement structuraliste. Selon Claude Lévi-Strauss les religions ne présentent d’intérêt que dans la mesure où elles reflètent la manière dont la pensée a pu se former chez l’homme.
Au départ le réel qui est devant eux est une sorte de chaos insaisissable. Pour le rendre représentable et manipulable il faut imposer des limites pour donner des contours aux choses qui ainsi prennent forme. Mais ces choses sont en fait des symboles car le découpage du réel est artificiel. Les symboles nous permettent de distinguer des choses par rapport à ce qui les entoure, choses qui n’ont pourtant pas d’existence sans le tout auquel elles appartiennent.
Or chaque groupe ethnique, selon ses expériences et son environnement, aura sa manière propre de découper le réel et donc ses propres symboles pour relier les choses entre elles et pour se représenter le monde. Les différences seront donc irréductibles entre les groupes. Cela conduit à un relativisme culturel que rené Girard refuse.
Selon lui tous les mythes fondateurs ont un air de ressemblance. Ils relatent tous une expérience commune qui est celle du sacrifice. Qui plus est ce meurtre n’est pas imaginaire mais a bel et bien existé. Il y aurait à l’origine de chaque culture un bouc émissaire
Il ne nie pas bien sûr que la pensée utilise les symboles. Mais les symboles autour desquels se constituent les cultures apparaissent après le meurtre fondateur et non avant.
Avant le meurtre fondateur il y avait la violence généralisée où effectivement, selon la formule du philosophe Hobbes l’homme est un loup pour l’homme. Après le sacrifice il y a réconciliation et réinstauration d’un ordre que l’on ne s’explique pas bien. Mais les hommes repèrent ce qui peut symboliser les rivalités mimétiques et la violence comme ce qui peut symboliser l’ordre et l’harmonie.
Le bouc émissaire responsable à la fois du désordre et de l’ordre semble doté de pouvoirs extraordinaires. Il est divinisé. Mais le désordre ne demande qu’à se réinstaller. C’est la raison pour laquelle les interdits, se fondant sur ce qui symbolise la violence, seront à l’origine d’institutions visant à prévenir le retour de l’escalade mimétique.  L’interdit de l’inceste en est un exemple. Il prévient les rivalités mimétiques dans la cellule sociale de base qui est la famille.
Les rites quant à eux n’ont pas d’autre but que d’essayer de recréer régulièrement l’expérience bienfaisante du sacrifice du bouc émissaire. Dans les descriptions des rites archaïques on retrouve très souvent des traces ou la description détaillée de la manière dont ils doivent être effectués. On assiste d’abord à une montée de la violence durant laquelle tous les interdits sont levés. Suit le sacrifice proprement dit et enfin un retour au calme. Pour rené Girard ce sont ces interdits et ces rites qui sont à l’origine de tous les symboles autour desquels s’organisent les cultures. Et elles ont des points communs
Bien sûr il faut que ceux qui participent au sacrifice du bouc émissaire soient tous persuadés de sa culpabilité. De nos jours ce mécanisme est trop éventé pour qu’il puisse être efficace Les institutions judiciaires impersonnelles remplissent ce rôle mais peut-être pas d’une manière aussi efficace

Quelques mots sur le rapport qu’entretient rené Girard avec la religion chrétienne
Certains considèrent rené Girard comme un catholique conservateur et ne voient dans son œuvre qu’une apologie de la religion chrétienne. Il répond que sa démarche est scientifique et que son discours n’est pas moralisateur.
Pour sa part il ne peut nier qu’il y a une part affective dans sa foi. Mais il ajoute que ses travaux, indéniablement, l’ont aussi amené à sa conversion. Selon lui il s’inscrit dans une tradition dans laquelle la raison et la foi se soutiennent mutuellement. Le  lien entre ses travaux et sa foi, c’est la lecture des écrits judéo-chrétiens. Elle est devenue centrale dans sa pensée et la matière de la plupart de ses derniers ouvrages. Ce qui l’a frappé dans cette lecture c’est l’impression d’y retrouver la description du mécanisme victimaire et de sa résolution. Au point qu’aujourd’hui il ne présente plus la théorie mimétique comme la sienne car ces choses cachées depuis la fondation du monde c’est en fait Jésus qui nous les dévoile.
Contre le relativisme culturel et contre ceux qui ne veulent voir dans la religion chrétienne qu’une religion parmi les autres il affirme au contraire qu’elle est différente de toutes celles qu’ont adopté les hommes avant elle. Comme on peut s’y attendre les oppositions sont vives. Ce qui justifie sa position selon lui réside dans le constat qu’il fait : Il y a une différence essentielle qui est que dans tous les mythes et toutes les autres religions le bouc émissaire est toujours présenté comme réellement coupable. Dans tous les récits bibliques qui relatent des sacrifices ils sont par contre présentés comme réellement innocents. La divinisation d’un bouc émissaire est à l’origine d’une transcendance, mais il s’agit d’une fausse transcendance. Elle repose uniquement sur un mensonge, ou plutôt une méconnaissance. Ceux qui sont sacrifiés sont choisis parce que personne ne sera là pour les venger. Aujourd’hui un bouc émissaire est par définition innocent. Mais alors tout le monde était convaincu de leur culpabilité. C’est pourquoi ceux qui ont écrits les mythes les décrivent toujours comme coupables. Et personne n’était capable d’arrêter la violence car tout le monde subissait la contagion des rivalités mimétiques qui conduisait au cycle infernal de la vengeance. La Bible révèle aux hommes leur vérité et leur montre le chemin pour sortir de cette violence. Ce qu’il faut c’est repousser Satan, Satan qui n’est autre que la rivalité mimétique elle-même. René Girard a écrit un livre intitulé « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Il lui semble qu’aujourd’hui les hommes ont plutôt tendance à repousser Dieu que Satan même si l’on peut penser que la religion chrétienne a contribué à adoucir les mœurs, mais jusqu’à quand. Son dernier livre « Achever Clausewitz » est assez pessimiste.
Dans un entretien, quelqu’un lui a demandé comment il pouvait concevoir un Dieu tout-puissant et omniscient qui laisse ainsi les hommes libres d’aller à leur perte en perpétuant le mal. Il répond que « pour l’éviter il faudrait que Dieu nous impose sa loi par la violence »  Un tel Dieu ne correspondrait pas en effet à l’image qu’a rené Girard d’un Dieu qui est une personne et amour. Mais tout de suite après il reconnaît qu’arrivé à ce stade, la raison l’abandonne, qu’il est obligé de s’incliner et que devant un tel mystère on ne peut que dire qu’une seule chose : on ne sait pas.
A quoi devrait conduire la révélation ? A la fin du cycle de la vengeance qui ne pourra survenir que lorsque l’on prendra conscience que nous sommes tous soumis au mimétisme mais aussi que nous pouvons ne pas succomber à celui qui conduit à la violence.
René Girard cite souvent le Jugement de Salomon que l’on trouve dans l’ancien testament. Il s’agit de deux mères prostituées qui se disputent un tout petit enfant. Chacune affirme devant le roi que l’enfant est le sien et que l’autre l’a volé. Alors Salomon fait apporter une épée et propose de couper l’enfant en deux pour en donner une moitié à chacune des deux femmes. L’une des deux mères accepte, mais l’autre refuse et préfère renoncer à son enfant afin de le sauver. Dans les deux cas il y a sacrifice mais dans un cas la mère préfère aller jusqu’au bout de la rivalité au prix du sacrifice de l’enfant alors que la bonne prostituée est prête à renoncer à l’enfant par amour pour lui et donc à se sacrifier elle-même, un peu à l’image du christ.
Alors pour conclure, si sa théorie est vraie, rené Girard est-il un homme génial ou, dans le cas contraire, a-t-il lui même succombé au mensonge romantique, victime d’une mode intellectuelle qui veut qu’il faut absolument être original ? Non et oui. Non car l’homme qui peut révéler ces choses cachées ne peut pas être simplement génial, il faut aussi qu’il soit un Dieu. La révélation ne vient pas de lui mais du Christ. Oui dans une certaine mesure car comme tous les hommes il est soumis au désir mimétique et il admet qu’il a certainement du céder au mensonge romantique, ce qui s’est traduit dans ses premiers ouvrages par sa tendance à polémiquer.
Je n’ai certainement pas pu vous restituer fidèlement ses idées. D’abord parce que ma compréhension reste insuffisante. Et ensuite dans cet effort de compréhension il y a inévitablement une part d’interprétation personnelle. Du moins j’espère vous avoir introduit dans l’univers de rené Girard dont la pensée rappelons-le est loin de faire l’unanimité. Mais elle me semble stimulante pour tenter d’explorer différemment le mystère que l’homme reste encore pour nous.

Philippe Pracros
20 mai 2009

Vous aimerez aussi...