Mai 2009 : René Girard 2ème partie (Etienne RAVOT)

Cercle Averroès – René GIRARD – 20 mai 2009
Partie II – Etienne Ravot

LA VIOLENCE ET LE SACRÉ

« La Violence et le sacré » est une oeuvre d’une extrême densité dont la totalité du contenu ne peut apparaître spontanément au lecteur dès le premier contact. (Remarquons que l’auteur met une majuscule à « Violence » … et n’en met pas à « sacré » ??? ) .

Comme toute l’oeuvre de René Girard, la lecture de cet essai ne peut que s’accompagner d’un effort permanent de recherche et de compréhension.

Pour ce qui me concerne, je ne suis pas en mesure de vous livrer toutes les clés de cet ouvrage, tant son domaine d’intervention est vaste et varié. Il peut être abordé sous les nombreux angles différents des sciences de l’homme : ethnologie, anthropologie, sociologie, psychologie ….

C’est aussi une étude historique des civilisations et des religions.

J’ai été plus particulièrement réceptif à cet aspect là : comprendre la naissance, l’apparition de la notion de SACRÉ à  l’aube de l’humanité.

Le SACRÉ, sans aucune contestation  possible, est un des éléments qui caractérise et définit la  nature humaine, la différencie des autres espèces vivantes sur notre planète.

Ce sera donc le contenu des quelques phrases que j’ai l’audace de vous soumettre ce soir et pour lesquelles je vous demande, d’ores et déjà, la plus grande indulgence.

Pour aborder ce sujet, intéressons nous en premier lieu à un phénomène présent et récurrent dans toute l’histoire de l’humanité : LE SACRIFICE.

Le Sacrifice : Dans notre langue française, ce mot comporte un double sens, il  désigne à la fois une chose très sainte, induisant immédiatement la notion de « fait religieux » et de ses pratiques rituelles, mais à travers ce terme ont peut aussi désigner une chose très grave, ou apparaissent les notions de meurtre, de victimes le plus souvent innocentes d’une violence aveugle ou gratuite.

– La chose très sainte, c’est à l’origine le sacrifice rituel, cérémonie à caractére religieux, selon laquelle un dieu réclame des victimes pour apaiser sa colère. Aujourd’hui, dans les religions chrétiennes contemporaines que le plus grand nombre d’entre nous connait, le rituel ne reproduit plus cette violence originelle, il commémore un acte d’une violence caractérisée, la mise à mort par crucifixion d’un homme dont ont parle encore, un homme dont le destin résonne encore fortement dans l’humanité, deux mille ans plus tard.

– La chose très grave, on ne peut pas la définir sans faire appel à la notion de violence, et donc  de victime. Lorsque l’on évoque les millions de victimes fauchées en pleine jeunesse dans un conflit aussi violent que la première guerre mondiale, ne parle-t-on pas de génération sacrifiée ?

On s’aperçoit très vite que cette chose très sainte, et cette chose très grave ont un dénominateur commun :

la violence.

La notion de sacrifice induit directement la notion de victime, et René Girard nous explique comment une victime est sacrée, qu’il est criminel de tuer une victime parce qu’elle est sacrée, mais aussi que la victime ne serait pas sacrée si on ne la tuait pas : AMBIVALENCE …

« … Cette ambivalence n’apporte aucune explication, le terme désigne ici un problème qui attend encore sa résolution … »

C’est – entre autres – en ces termes que René Girard entame sa minutieuse enquête sur les notions de VIOLENCE FONDATRICE et de VICTIME ÉMISSAIRE, et sur leur rôle dans la lente édification des sociétés humaines depuis les origines de notre espèce.

Sacrifice ? Meurtre ? Ou est la frontière ? Existe-t-elle vraiment cette frontière ? Ambivalence donc … et René Girard pose ces questions …

– Comment le meurtre et le sacrifice se prêtent-ils donc à ce jeu de substitutions réciproques ?

– Pourquoi ne s’interroge-t-on jamais sur les rapports entre le sacrifice et  la violence ?

Quelques mot sur la violence :

René Girard nous a expliqué auparavant, dans sa théorie mimétique, qu’à l’origine de la violence il y a le conflit, que le conflit nait du désir commun de deux ou plusieurs individus pour un « même objet », il a appelé ce conflit la rivalité mimétique, et démontré que c’est une composante essentielle de la nature humaine …

Il nous fait remarquer aussi que les mécanismes de la violence sont fort peu variables d’un individu à un autre individu, d’une société humaine à une autre société humaine.  la violence serait donc une sorte de langage universel. C’est à dire que chaque être humain, à tout endroit de la planète, présenterait des aptitudes plus ou moins développées, mais bien présentes, pour «la pratique de ce langage ». Chacun d’entre nous, aurait donc le moyen, non seulement de comprendre, mais aussi de « parler » ce langage universel.

De nos jours, on qualifie souvent la violence d’irrationnelle … elle ne manque pourtant pas de raisons, qu’elle saura trouver fort bonnes pour justifier de son déchaînement. On sait aussi qu’il est bien plus difficile d’apaiser la violence que de la provoquer, que celle-ci aura même vite fait d’oublier sa ou ses raisons premières, pour peu que l’ « objet » initialement désiré demeure hors de portée, pour reporter son action sur un « objet » ou une victime de rechange.

Comment ça marche ?

Je vais essayer de schématiser …

Par les effets du mimétisme, je désire, le plus souvent inconsciement, ce que possède mon voisin.
Ce que possède mon voisin, on va le désigner d’une manière abstraite par le nom d’ « objet ». Ce désir insatisfait engendre chez moi un sentiment de frustration qui m’est petit à petit devenu intolérable.
D’autant plus que mon voisin, sans en avoir nécessairement conscience lui aussi, a une fâcheuse tendance à en rajouter.
Il se met à désirer autant que moi cet « objet », alors que, si ça se trouve il l’ignorait complètement jusque là.
La tension monte, inévitablement et inexorablement, et bientôt la crise est là …. (déjà !!! )
L’affrontement semble inévitable et le sentiment qui domine à cet instant, c’est la peur.
Je pourrais bien lui régler son compte à ce voisin, et m’approprier l’ « objet ».
Mais voilà, il n’est certainement pas seul, ceux de sa famille ou de son clan ne voudront peut être pas en rester là, peut-être qu’ils vont se retourner contre moi ou pire encore, il peuvent se retourner contre les miens.
Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que je vais mettre en route le cycle infernal de la vengeance sans savoir ou cela va s’arrêter. Je ne m’en suis peut-être pas rendu compte, mais mon voisin est dans le même état d’esprit.
De chaque côté, le désir est toujours plus présent, le sentiment de frustration est de plus en plus fort, la tension s’élève à un tel point qu’on ne sait plus qui, de moi ou de mon voisin à commencé à désirer l’ « objet ».
Nos proches ont ressenti le malaise et s’en mêlent à leur tour.
Bientôt ne va demeurer que le conflit, c’est à dire que l’ « objet » du désir va lui même passer au second plan.
Une sorte de symétrie des désirs, des reproches et des moyens s’établit, par l’action du mimétisme.

Le processus d’indifférenciation est en route.

Chaque individu devient un double de tous les autres. Le cycle infernal « violence-vengeance » peut être fatal à l’ensemble du corps social, et cela, personne n’en veut …
Personne n’en veut, mais tous se sentent concernés.
Comment s’en sortir ?
De l’affrontement de un contre un, on est passé à l’affrontement de tous contre tous. Et chacun sait que (ou a l’intuition que) personne ne sortira indemne de cette affaire.
Chacun sait aussi que l’union fait la force.
Et l’on va progressivement arriver, par le jeu des alliances, à l’affrontement de tous contre un seul.
Tout le monde va finir par se mettre d’accord pour désigner un coupable.
Ce coupable, que l’on considérera comme à l’origine de toutes ces tensions insupportables, sera un individu sur lequel on pourra déverser le flot de violence contenu jusqu’alors, sans risquer de violence en retour : un bouc émissaire.
On va remplacer l’objet initial du conflit par un autre, plus atteignable et plus vulnérable comme si on voulait « tromper la violence » :

C’est le phénomène de substitution.

L’individu que l’on a désigné nous ressemble, mais on ne le reconnaît pas tant la culpabilité dont tout le monde l’accable nous horrifie.
Horrifié, le bouc émissaire l’est aussi, il a compris comment tout cela va finir et on ne s’attardera pas ce soir sur les circonstances de cette fin.
Cette fin n’est pourtant qu’un début !
Avec le bouc émissaire, c’est l’ennemi absolu qui disparaît et désormais les conditions sont réunies pour la réconciliation.

Voici ce qu’écrit René Girard à ce sujet :

« Si cette réconciliation est assez forte, si le malheur qui a précédé, si la souffrance ont été assez grands, le saisissement va être tel que la communauté va s’interroger sur sa bonne fortune. Elle est trop modeste pour s’en attribuer le mérite. L’expérience lui a montré qu’elle est incapable de surmonter ses divisions par ses propres moyens, incapable de rafistoler son ‘contrat social’ en quelque sorte. Elle va donc se tourner à nouveau vers son bouc émissaire.

A l’idée qu’il peut détruire la communauté s’ajoute désormais celle qu’il peut la reconstruire : c’est l’invention du sacré … »

La communauté qui a connu et surmonté ces évènements n’est plus la même.

« … La sacralisation fait de la victime le modèle d’une imitation et d’une contre-imitation proprement religieuses. On demande à la victime d’aider la communauté à protéger sa réconciliation, à ne pas retomber dans la crise des rivalités. On veille donc bien à ne pas imiter cette victime dans tout ce qu’elle a fait ou paru faire pour susciter la crise : les antagonistes potentiels s’évitent et se séparent les uns des autres. Ils s’obligent à ne pas désirer les mêmes objets. On prend des mesures pour éviter la même contamination mimétique générale : le groupe se divise, sépare ses membres par des interdits (tabous).
Lorsque la crise parait menacer de nouveau, on recourt aux grands moyens et on imite ce que la victime a fait, semble-t-il pour sauver la communauté. Elle a accepté de se faire tuer. On va donc choisir une victime qui lui sera substituée et qui mourra à sa place, une victime sacrificielle : c’est l’invention du rite.

Enfin, on va se souvenir de cette visitation sacrée : cela s’appelle le mythe. Les monstres mythologiques témoignent du désordre dont ces récits gardent la trace, des perturbations de la représentation au moment de la crise mimétique.

Dans le sacrifice on refait le mythe. Pour faire en sorte que le mécanisme du bouc émissaire fonctionne de nouveau et qu’il rétablisse une fois de plus l’unité de la communauté, on prend bien soin de copier très exactement la séquence originelle. On commence donc par se plonger dans une imitation de la crise mimétique. Les ethnologues n’ont jamais compris pourquoi tant de communautés dans leurs rites déclenchent volontairement le type de crise qu’elles redoutent le plus. C’est pour arriver plus vite à l’immolation de la victime dont on pense qu’elle va ramener une fois de plus l’ordre et la paix.

Si les ethnologues ne repèrent jamais le bouc émissaire » – une victime innocente – « c’est parce que le processus est représenté par des persécuteurs qui en sont vraiment le jouet, des persécuteurs convaincus de bien fondé de leur violence, de la culpabilité de leur victime. »
Fin de citation.

On voit donc que, tôt ou tard, cette communauté sera à nouveau menacée par un conflit interne.

Sentant arriver ce nouveau flot de violence qui risque de devenir incontrolable, et devant ce nouveau péril, elle va se remémorer l’épisode du bouc émissaire.
Ainsi apparaît la notion de sacrifice, qui permet de résoudre un conflit au sein du groupe en faisant « l’économie » de la violence directe entre les antagonistes.
Le sacrifice rituel des sociétés primitives procède donc de ce genre de substitution . Il faut tromper la violence, car, quand on l’a expérimenté, on sait qu’elle finit toujours par se retouner contre soi, contre ses proches …
Au lieu de la laisser se déchaîner avec toutes les conséquences que cela suppose, on va la ritualiser en reproduisant ce qui s’est passé lors de l’épisode originel.
La désignation d’une seule victime, une victime dont la culpabilité ne fera aucun doute. Confrontée à l’agression de tous contre un seul, elle ne sera pas en mesure de se défendre, de retourner contre ses bourreaux le flot de violence dont elle fait l’objet.
Concrêtement, pour tromper la violence, la détourner afin qu’elle ne frappe pas les membres du groupe, il faut lui fournir, au moment propice, quelque chose à se mettre sous la dent.
A la victime humaine des sociétés premières, se substituera plus tard une victime animal, identifiée à un homme, mais toujours dans un souci d’immunité vis à vis du cycle « violence vengeance ».

D’autres avant René Girard, en particulier Joseph de Maistre dans le cas des sacrifices d’animaux, ont déjà observé que les victimes animales choisies ont toujours « quelque chose d’humain » : ce sont souvent les plus précieux pour le groupe pour leur fonction nourricière, ou les plus doux, ou les plus proches de l’homme par leur instinct ou leur habitudes.

René Girard apporte un précision supplémentaire en disant que le rapport entre la victime potentielle et la victime réelle, actuelle, ne doit pas se définir en termes de culpabilité et d’innocence.
Le problème n’est pas là, il n’y a rien à expier : il s’agit simplement de détourner la violence vers une victime sacrifiable, indifférente, afin qu’elle ne vienne pas frapper tous les autres.

C’est une action protectrice, car c’est le rôle de toute société humaine de protéger ses membres.

Quelque soit l’objet du sacrifice, du plus grave au plus dérisoire, du conflit armé aux incantations pour demander la pluie ou le beau temps, il y a un dénominateur commun à toutes ces motivations, c’est la violence intestine, larvée, qui menace d’éclore et de mettre en péril la société dès que l’occasion se présentera.
Sacrifier un « bouc émissaire » pour détourner la violence de son cours, comme on pourrait tenter de détourner un cours d’eau en crue … c’est vrai dans tous les cas :
– conflit entre deux individus ou deux groupes qui se disputent une terre, un troupeau, une prérogative quelconque
– angoisses ressenties devant les incertitudes du temps, orages, sécheresses, invasions de parasites qui risquent de mettre à mal les récoltes ..
Et dans tous les cas on rétablit le lien, la société est ordonnée, on apaise les angoisses, les gens sont plus solidaires ; étant mieux organisés ils travaillent mieux, les récoltes sont meilleures …
Le sacrifice a pour fonction de canaliser les déplacements et substitutions dans la bonne direction, c’est à dire depuis l’objet initial de la violence vers une victime qui convienne à tous, le bouc émissaire, la victime émissaire, la victime sacrificielle.
Cela sous-tend qu’il vaut mieux identifier et choisir cette victime avant le débordement ou l’explosion de la violence.

C’est ici qu’apparait  l’idée de RITUALISATION.

C’est à dire que vont se définir les principes régissant le processus du sacrifice, la façon dont il va se dérouler, quels en seront les acteurs … afin que chacun des antagonistes y trouve son compte.
L’émotion provoquée par l’accomplissement du sacrifice tout d’abord, et par la fin du conflit caractérisée par le « retour au calme » à l’intérieur du groupe, va conférer à la victime un statut nouveau.
Le bouc émissaire, naguère chargé de tous les maux à l’origine de la crise dans le groupe va acquérir une dimension nouvelle.
Celui par qui le malheur arrive, désigné comme tel par le groupe, l’unique « coupable » des maux susceptibles de mettre en péril l’existence même de ce groupe, devient celui qui, par son sacrifice, a sauvé la communauté :

C’est le processus de divinisation …

Mais l’histoire est un éternel recommencement …
Au fil du temps, la croyance dans le dieu fondateur  s’affaiblit. Le mythe, tradition orale oblige, est adouci, revisité, influencé par les mythes des communautés voisines. La connaissance religieuse se perd en même temps que la force des rites, et le respect des tabous qui en résulte s’émousse lui aussi. La communauté est alors à la merci d’un nouveau déferlement de violence, une nouvelle crise sacrificielle.
Tout ceci simplement parce que les fondations de la communauté  reposent sur un mensonge :

LA RESPONSABILITÉ DU BOUC EMISSAIRE DANS LE CONFLIT QUI DIVISE LES
MEMBRES DE LA COMMUNAUTÉ.

Ce mensonge s’ignore lui même, puisqu’il demeure dans l’inconscient de la société humaine.
Essayons maintenant de suivre le raisonnement de René Girard à propos du processus de divinisation, de l’apparition du sacré et du fait religieux :
De la même façon qu’il a posé les fondements de la Théorie Mimétique par l’étude de la Littérature, de Cervantès à Proust, de Stendhal à Dostoievski, mettant en évidence des similitudes exprimées dans des langages différents, René Girard, est allé puiser la matière de sa démonstration sur le rôle primordial de la violence et du mécanisme victimaire, comme facteur structurant de toutes les sociétés humaines depuis leur origine, dans les faits rapportés par les poètes tragédiens grecs.

René Girard a nourri sa réflexion par la lecture, l’étude et l’analyse des oeuvres des grands auteurs de l’antiquité.
Le projet d’aujourd’hui (ni même de plus tard …) n’est pas de nous lancer dans une énumération exhaustive des oeuvres dans lesquelles René Girard a décelé les éléments concordants qui lui ont permis d’étayer et conforter ses démonstrations.
Derrière chaque intrigue mise en scène par les tragédiens antiques, il identifie le mécanisme victimaire déjà développé dans sa théorie mimétique.
Eschyle, Sophocle, Euripide sont allés puiser leur inspiration dans des traditions orales plus anciennes, transmises et rapportées de génération en génération, embellies, romancées au fil du temps, mais faisant référence à chaque fois à une situation de crise dans le groupe, le clan, la famille, une situation de crise d’une violence telle que son souvenir à traversé les époques.
Par le mal et par la peur qu’elle a pu engendrer, par la façon dont elle a pu être résolue à travers la désignation INCONSCIENTE d’une victime émissaire et son meurtre, cet événement a marqué les esprits de ceux qui l’ont vécu.
Ce souvenir se transmet donc aux générations suivantes, et c’est ainsi que naissent les mythes, mettant en scène des héros aux prises avec les divinités, dans des situations qui apparaissent proprement invraisemblables ou rocambolesques aux « modernes » profanes que nous sommes.

Pourtant, selon René Girard, ces mythes nous livrent les clés nécessaires à la compréhension de tout le mécanisme victimaire et sacrificiel.
Ils mettent  en évidence l’origine du fait religieux dans l’histoire de l’humanité, avec l’apparition du sacrifice rituel, lui même engendré par le processus de divinisation.
Lorsqu’il évoque cette crise primitive, cette sorte de premier contact si l’on peut dire de l’homme avec la violence absolue, violence provoquée on l’a vu par le mimétisme, René Girard parle de violence fondatrice, originelle. En effet, à cet épisode violent résolu par le sacrifice du bouc émisssaire va succéder un ordre nouveau, dès lors que le corps social aura retrouvé la paix et la sérénité et reconnu dans son « bouc émissaire » un nouvelle divinité. Cet épisode violent appartient désormais au domaine du Sacré …

Après avoir disséqué les oeuvres des tragédiens de l’Antiquité, et repéré ces nombreuses similitudes qui lui ont permis de mettre en évidence le trilogie « désir-violence-sacrifice » dans les mythes, de nous montrer comment,  à partir de cette trilogie, et du processus de divinisation qui s’en suit, apparaît le principe du Sacré,  René Girard va conforter sa thèse par l’étude des écrits Bibliques.
Dans la Bible, la matière première ne manque pas pour notre infatigable et insatiable chercheur.
Des boucs émissaires, dans la Tradition Biblique, on en trouve pas à toutes les pages mais presque, … deux exemples :
– Job, riche patriarche, dont  l’autorité et la sagesse sont incontestées, aimé et admiré de tous, a tout perdu, enfants, épouse, terres et troupeaux , il est malade et abandonné par ses amis, qui voient en lui le coupable idéal, la victime dont l’exemplarité ne peut que resserrer les liens du groupe qui, lui, a échappé au destin terrible de Job.
– Joseph, pétri de qualités, adulé par ses parents, à un point tel que ça deviendra insupportable pour ses frères. Ceux-ci trouveront le moyen de se débarrasser de lui en le « confiant » à des marchands d’esclaves
…. et combien d’autres épisodes violents.

Voilà qui apporte  encore de l’eau au moulin de la théorie mimétique, c’est évident ! Mais pour ce qui est de la comparaison avec le récits mythiques, force est de reconnaître qu’on s’arrête là :
– Job, ne perd pas confiance dans son créateur, il est rétabli dans tous ses biens, de nouveau il a des enfants, on peut dire qu’un nouvel ordre émerge de son épreuve, sans passer par la mort.
– Joseph, vendu comme esclave aux égyptiens, devient l’homme de confiance de Pharaon. Ensuite, non seulement il pardonne à ses frères, mais il les sort de l’embarras lorsque la  famine se présente …

En effet, même si tous les ingrédients sont réunis pour faire de ces héros bibliques des boucs émissaires comme les autres, une différence fondamentale les distingue de leurs homologues mythiques : ils sont innocents, ils le savent et ils le disent. Ils n’acceptent pas la sentence arbitraire qui fait d’eux des coupables idéaux.

Dans la mythologie, la culpabilité de la victime ne fait aucun doute, et l’action du bourreau, portée par un corps social unanime, est juste et nécessaire pour la pérennité du groupe.

Dans sa lecture de la Bible, René Girard rencontre des victimes innocentes. Et les bourreaux découvrent que ce sont eux les vrais coupables.

Il montre alors à son lecteur comment toute la Tradition Biblique tend vers un seul but ; comment selon lui, tout est construit pour aboutir à un seul événement qui attendait son heure depuis la Création du Monde :

Cet événement, René Girard l’a reconnu dans la Passion du Christ.

Dans les évènements vécus par le Christ, ses disciples, et toute la communauté hébraïque et l’occupant romain, depuis son arrivée à Jérusalem jusqu’à la Crucifixion, René Girard nous fait reconnaître tous les ingrédients de la théorie mimétique,
–    la crise sociale provoquée par l’occupation romaine et la soumission des potentats juifs,
–    la montée irrésistible de la violence
–    l’unanimité de tous contre un,
–    la peur et son cortège de dénonciations, de mensonges, de renoncements, de reniements …
Cependant, selon René Girard,  la Passion du Christ ne bascule pas dans le mensonge de tous les mythes anciens, de toutes les anciennes croyances.

La victime honnie, le coupable idéal dont la foule réclame la mort ne devient pas une divinité de plus, dès lors que la crise est passée et que la communauté a retrouvé la sérénité.
L’unanimité des persécuteurs ne se fait pas autour de la victime, et il affirme que c’est l’existence même des Évangiles qui nous l’atteste.
En effet, pour la première fois, on nous raconte l’ensemble des événements qui ont conduit au drame, contrairement aux récits mythiques qui ne rapportent que les aspects héroiques des faits.
Ce meurtre là, pour fondateur qu’il soit, ne sera jamais rapporté comme celui d’un coupable dont il faut se débarasser pour que le monde tourne mieux, mais bien comme celui d’un INNOCENT.
On peut dire que désormais, plus rien ne sera jamais comme avant.
Certes, la Passion du Christ n’a pas débarrassé l’humanité de SA violence, loin s’en faut.
Après le supplice de la Crucifixion,  depuis l’aube de notre ère jusqu’à ce jour, notre histoire est jalonnée de crises mimétiques et d’épisodes sacrificiels extraordinairement violents : depuis le martyr des premiers chrétiens, les persécutions des chrétiens protestants et jusqu’à la Shoah, pour ne citer que ceux-ci.
Mais par contre, il désormais est donné à comprendre à  l’humanité qu’elle ne peut plus se voiler la face et se raconter des mensonges sur cette violence.
Lorsque l’on prend en considération les conflits passés ou présents dans lesquels le fait religieux est présent, on peut penser que la violence trouve son origine dans les religions et dans les rivalités qu’elles engendrent.

René Girard veut nous fait comprendre que le « fait religieux », en représentant la violence à travers le sacrifice et ses rituels, lui donne une forme, celle du mal, qu’il tente d’expulser par le mécanisme du bouc émissaire.

…Pour conclure ce propos, avant qu’il ne m’échappe complètement et pour ne pas tomber dans le piège d’une interprétation nécessairement incomplète, parce que nourrie d’une lecture bien trop superficielle encore ; je vous propose ces quelques lignes, extraites d’un texte rédigé par un lecteur beaucoup plus avisé que moi de René Girard, qui s’appelle Dominique IRIGARAY :

« Finalement, que nous révèle le récit de la passion ? Il nous donne à voir pour la première fois la scène primordiale qui fondait nos communautés humaines sous son angle véridique : une foule soudain entraînée à réclamer la peau d’une victime. Un premier « crucifie-le » repris par d’autres puis par tous, une foule entraînée dans un emballement mimétique qui va subjuguer jusqu’au chef, Pilate, le juge qui voit bien que Jésus est innocent, et obtenir la mort du supposé coupable. Mécanisme inconscient qui décharge les tensions humaines et crée la communion des bourreaux sur le dos de leur bouc émissaire.
Avant cette scène, nous étions dans le domaine de la mythologie. Un dieu mange des dieux, des géants mettent à mort un dieu. Des victimes d’une nature incompréhensible et nulle violence inter-humaine en tout cas. Ou alors, comme dans le cas d’Oedipe, un coupable massif : parricide, incestueux, cause première de la peste qui ravage sa ville et qui de plus admet sa culpabilité et s’arrache lui même les yeux. Jamais de violence interne et collective dirigée contre un seul, à croire qu’elle n’existe pas.
Après elle, les martyrs chrétiens depuis Etienne, et même les chasses aux sorcières et autres pogroms de Juifs, perpétrés par d’autres chrétiens, seront lus sous cet éclairage : le meurtre collectif de victimes innocentes.
Ce dernier commentaire non pour discréditer l’Eglise mais pour faire remarquer au contraire que ce sont les mêmes sociétés qui, grâce à elle, ont été imprégnés des récits évangéliques et de la culture subséquente, qui ont été capables de lire leur propre violence et de progresser vers le plus grand respect des individus.

Citation de René GIRARD :

« Les évangiles, c’est un fait, gravitent autour de la passion du Christ, c’est à dire, du même drame que toutes les mythologies du monde. Il en est ainsi, j’ai essayé de le montrer, de tous les mythes. Il faut toujours ce drame pour engendrer de nouveaux mythes, c’est à dire pour le représenter dans la perspective des persécuteurs. Mais il faut aussi ce même drame pour le représenter dans la perspective d’une victime fermement décidée à rejeter les illusions persécutrices, il faut donc ce même drame pour engendrer le seul texte qui puisse venir à bout de toute mythologie.
Pour accomplir cette oeuvre prodigieuse, en effet, et elle est en train de s’accomplir sous nos yeux mêmes, elle est en bonne voie pour détruire à jamais la crédibilité de la représentation mythologique, il faut opposer à sa force, d’autant plus réelle qu’elle tient depuis toujours l’humanité entière sous son emprise, la force plus grande encore d’une représentation véridique.
Il faut bien que l’événement soit le même sans quoi les évangiles ne pourraient pas réfuter et discréditer point par point toutes les illusions caractéristiques des mythologies, qui sont également les illusions des acteurs de la passion. »

En conclusion, comment les récits évangéliques révèlent-ils la nature humaine dans la perspective de René Girard ? J’émettrais volontiers l’hypothèse que les religions premières, qui ont également une bonne approche de notre nature, n’arrivaient pas à faire le point définitif car leurs dieux restaient des boucs émissaires sacralisés. Dans les rites qui leurs sont afférents, nous reprenions implicitement le thème de la culpabilité du bouc émissaire pour aboutir à une catharsis qui est, finalement, l’effet du dernier mot de la violence sur une victime morte.

Dans le christianisme, chaque dimanche et particulièrement durant les trois jours qui précèdent Pâques (les passages), les fidèles revivent les événements de la passion au plus près d’une victime réputée innocente. C’est ainsi, dans cette compassion, ce « vivre la Passion avec », que le dernier voile est déchiré.

Fin de citation(s).

Pour ce qui me concerne, il me semble que René Girard veut nous faire comprendre la chose suivante :

La Mort du Christ ne résoud rien … mais Elle explique tout !!!

Plus précisément,

la Mort du  Christ ne résoud rien …
des problèmes que connait l’Humanité avec SA violence,

mais Elle explique tout …
des mythes inventés pour masquer cette violence et la rendre acceptable,
des mensonges anciens sur lesquelles ont été construites les premières civilisations,
comme auraient été construites des cités entières sur des sables mouvants …

Étienne RAVOT
20 mai 2009

Dominique Irigaray – 50 ans – Marié, 3 enfants – Habite Paris – Titulaire d’un Brevet de Technicien Supérieur en Agriculture et d’un BTS Tourisme – Organisateur de voyages touristiques et culturels pour groupes – A découvert René Girard vers le mois d’octobre 1996 et s’est re-converti aussitôt au catholicisme – Créateur début 2004 d’un site de réflexion et de diffusion concernant l’oeuvre de René Girard sur Internet : René Girard – Perspectives Humaines & Perspectives Chrétiennes.    www.perspectives-girard.org

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