Novembre 2009 : Philippe VANZETTI « La laïcité, origine et enjeux »

La Laïcité : origine et enjeux
Philippe Vanzetti – Président de la F.O.L de l’Ain 2000-2004

Mesdames et Messieurs, je tiens tout d’abord à vous remercier pour l’honneur que vous me faites et la responsabilité que vous me confiez.

L’honneur d’être invité par votre Cercle dont j’observe avec intérêt le développement, depuis que Jean-Philippe s’est lancé dans cette aventure humaine et spirituelle. Je le remercie de l’amitié qu’il me témoigne en me confiant cette responsabilité de présenter la Laïcité après les multiples travaux de qualité qui vous ont été déjà présentés.

C’est une lourde responsabilité en effet car j’ai lu sur l’annonce de cette conférence que je suis censé puiser ma légitimité pour intervenir ce soir, de mon statut d’ancien Président de la Fédération des Œuvres Laïques de l’Ain.

Si j’ai présidé de 2000 à 2004, cette association fédérant près de 400 associations départementales et elle-même membre de La Ligue de l’Enseignement, rares ont été les occasions de présenter une réflexion de fond consacrée à ce qui constitue le sens de mon engagement en tant que militant de la Laïcité.

Un militant est avant tout un homme d’action et il est sans cesse soumis à l’affrontement du principe de plaisir, sa vision théorique du monde et du principe de réalité qui est particulièrement important lorsque cet idéal s’exprime à travers une association de cette taille. Le quotidien des moyens à trouver pour rendre visible les idées, la gestion des personnels salariés, les jeux politiques sont des contraintes quotidiennes qui réduisent souvent à peau de chagrin le nécessaire travail de réflexion sur l’évolution du concept en interaction avec un monde sans cesse en évolution.

Dégagé de ce quotidien passionnant, je suis donc très heureux de partager avec vous ma vision de la Laïcité et je souhaite ardemment vous faire une présentation capable de susciter de votre part des remarques, des interrogations qui, à leur tour, élargiront mon champ d’action car être laïc c’est :

être inscrit dans un passé

savoir lire ce concept dans le contexte actuel,

et surtout rester constamment vigilant !

La Laïcité s’inscrit dans un passé !

Un passé tumultueux de lutte d’influences entre pouvoir politique et pouvoir religieux ou entre pouvoir religieux entre eux, tout cela pour gérer les laïcs (le laos : terme ecclésiastique repris au grec d’église λαϊκός, laikos, « commun, du peuple (laos) » ). Je reprends ici une des définitions de la Laïcité, la plus basique. Elle a le mérite pour moi de mettre en évidence la négation du tiers état en le mettant sous l’influence de l’un ou de l’autre.

Albert BAYET, président de la Ligue de l’Enseignement, au sortir de la guerre résumait cette situation ainsi :

« C’est parce que nous connaissons l’histoire et c’est en fonction de l’Histoire que nous composons notre idéal. Nous vivons sur un sol où, pendant des siècles, les meilleurs des hommes, les plus ardents, les plus convaincus, ceux qui avaient un idéal, ont accepté de mourir pour cet idéal, ce qui était beau, et ont accepté de tuer pour cet idéal, ce qui était mauvais.

Nous vivons sur une terre où les païens ont persécuté les chrétiens, où les chrétiens ont persécuté les païens, où les orthodoxes ont persécuté ceux qu’ils appelaient les hérétiques, où les hommes du nord se sont jetés contre les Albigeois du Midi, où les meilleurs des fils de l’occident se sont rués sur les infidèles pour les tuer et les convertir ; où, plus tard les protestants et les catholiques, n’étant pas d’accord sur la façon dont il fallait interpréter la Bible, s’en sont remis au sort des armes pour trancher le conflit.

Et c’est notre grand honneur à nous, Français, que sur cette terre aussi, voyant tout ce sang versé par des hommes généreux pour des causes généreuses, d’autres hommes, les humanistes du XVIème, les philosophes du XVIIIème, ont enfin osé dire :

« Il n’appartient pas à la force d’intervenir sous quelque forme que ce soit dans les débats d’idées ou d’opinions ; vous êtes frères, traitez-vous en frères ; combattez-vous à coups d’arguments, mais que le respect de la liberté de pensée domine désormais tous les débats ».

Cette mise en perspective, bien que datée dans sa forme est particulièrement intéressante car elle présente l’émergence de la liberté de pensée en en faisant la condition sine qua non du vivre ensemble, dans la paix et dans le respect de chacun. D’autre part on retrouve dans les mots utilisés : « les meilleurs des hommes, ceux qui avaient un idéal, (…) les meilleurs des fils de l’occident,…) un grand respect de la part de l’auteur pour les hommes qui croient, dont il déplore seulement la violence.

Il ne le cite pas mais on sent fortement l’allusion à Jean Jacques Rousseau et à son « contrat social » publié en 1762 et lui-même inspiré des réflexions de Montesquieu. Ce sont encore des idées contenues dans l’Encyclopédie de Diderot ou le dictionnaire philosophique de Voltaire (1762), en résumé, des messages cherchant à mettre en évidence l’universel de l’homme et concevant une morale naturelle et indépendante du catholicisme traditionnel.

Les avancées vers la laïcisation de l’Etat vont se faire par pallier, en respectant constamment la référence à une transcendance que l’on entendait fort bien encore dans le discours du Président de la Ligue, en 1947. Cette nécessité de verticalité sera constamment présente dans l’œuvre révolutionnaire et notamment avec les tentatives d’instauration du culte de l’être suprême.

Sans remonter à des temps trop lointains, on peut dire que depuis 1515 et … le traité de Bologne entre Francois 1er et Léon X, le roi reconnaissait à l’Eglise de nombreuses missions de service public : état civil, instruction et s’arrogeait par contre un devoir de regard sur la nomination des évêques et des archevêques et le droit de prescrire ou non l’exécution sur son territoire des décisions conciliaires ou pontificales. Pour la petite histoire, on prête à ce Léon X, né Jean de Médicis, la citation apocryphe suivante : « On sait de temps immémorial combien cette fable du Christ nous a été profitable. »

Les péripéties sanguinaires constituées par les guerres de religion, n’influencent guère ce partage d’influence entre les deux principaux acteurs de la société, la balance penchant simplement plus ou moins d’un coté, selon les événements.

Ainsi l’émergence du tiers état lors des événements de 1789 va faire éclore l’idée de Laïcité, celle du laos mais cette fois dans le sens développé par Henri Pena Ruiz de l’unité d’un peuple considéré comme un tout dégagé de toute influence, à commencer par celle de la religion, mais cependant expression de toutes les individualités ainsi rassemblées.

Une nation moderne, au sens juridique : d’un peuple souverain, d’un territoire et de règles encadrant la vie commune, vient soudainement troubler l’équilibre instable et chaotique du binôme religion et royauté, mais sans pour autant nier la transcendance que peuvent chercher les hommes.

Ainsi, les premiers textes fondateurs : La déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen votée le 26 août 1789 et d’autre part la constitution du 3 septembre 1791 sont placés sous les auspices de « l’être suprême ». On trouve en effet dans la Déclaration, ce respect pour ce que j’appelle « le regard vertical de l’Homme » à travers l’affirmation que « nul ne peut être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses » et même en 1795, la constitution de l’an III instituant le Directoire, en décline une autre tout aussi explicite : « nul ne peut être empêché d’exercer, en se conformant aux Lois, le culte qu’il a choisi. »

A côté de ces déclarations solennelles, l’Etat, raison économique oblige sûrement, met les biens du clergé à la disposition de la Nation dès le 2 novembre 1789 et clôt le concordat de Bologne par la loi de constitution civile du clergé qui contraint, à partir d’août 1790, les prêtres à prêter serment à la constitution.

Pourtant plus d’un siècle avant la Loi du 9 décembre 1905, en 1795 précisément, il est noté par l’auteur d’un DEA sur l’utilisation doctrinale de la Laïcité faite par l’Education Nationale, Fabien Collet, que la constitution de l’an III instaure le principe que « nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d’un culte ; la République n’en salarie aucun ».

L’acte fondamental de rupture irrémédiable réside dans l’instauration d’un état civil aux mains d’officiers d’état civil, les maires et devient ainsi désormais, dissocié de la religion. Ce qui fait dire au député Louis Gohier : « « Les esclaves n’ont point d’état civil. L’homme libre seul a une cité, une patrie : lui seul naît, vit et meurt en citoyen. Tous les actes relatifs à sa naissance, à son mariage et à son décès doivent donc annoncer ce grand caractère. »

Pourtant ces avancées vont être rattrapées par la raison politique et l’alliance du sabre et du goupillon va se reformer et Bonaparte va amorcer une reprise en main du spirituel et régir les relations de l’Etat et de l’Eglise en Instituant le concordat en 1801. Ce régime concordataire qui durera jusqu’en 1905, conçoit de manière générale la liberté des cultes tout en fonctionnarisant leurs représentants et en accordant à l’église catholique en particulier, la quasi exclusivité de l’enseignement. Selon Fabien Collet dont les travaux ont fortement alimenté ma réflexion, à la veille des grandes Lois laïques sur l’Ecole, au seuil des années 1880, les congrégationnistes étaient fortement présents dans les écoles primaires publiques.

Ainsi naturellement l’Ecole est devenue un enjeu, le premier enjeu de la mise en place de la Laïcité. Permettez-moi un instant de faire référence à l’histoire de la Ligue de l’Enseignement, à laquelle je reste fortement attaché. Lorsque Jean Macé et trois autres amis la créent en 1866, c’est en réaction aux événements politiques qui viennent de se dérouler. Si en 1848, la seconde république s’est construite sur la générosité démocratique, elle a été confisquée le 2 décembre 1851 par le neveu, le Badinguet, futur Napoléon III alors même qu’il avait été élu démocratiquement le 10 Décembre 1848, au suffrage universel masculin avec près de 75% des voix ! Pour le pédagogue Jean Macé, cette situation est le résultat de l’ignorance du peuple et il est convaincu qu’il ne suffit pas d’instaurer le suffrage universel, encore faut-il que les citoyens soient capables de faire leurs choix eux-mêmes et seule l’instruction peut les éclairer. Dès lors, il se bat pour le développement d’une instruction publique obligatoire, laïque et gratuite. Sa pétition pour l’Ecole, en 1871, assorti d’un sou, va lancer le formidable mouvement des associations intitulées « sou de l’Ecole ». Elles sont encore particulièrement nombreuses dans l’Ain. Si aujourd’hui, il n’y a plus de troncs dans les commerces pour soutenir l’école publique locale, notamment en achetant des livres pour alimenter les bibliothèques si chères aux Ligueurs du XIXème siècle, ces associations montrent l’attachement et l’importance particulière que représente l’Ecole dans la vie des villages.

L’œuvre de Jean Macé illustre ainsi parfaitement l’enjeu scolaire dans l’émancipation des Hommes. Un enjeu toujours actuel, comme nous le verrons dans quelques instants.

C’est bien évidemment Jules Ferry qui symbolise la laïcisation de l’Ecole. Son grand mérite aura été de gérer cette évolution de manière progressive. Il commence par rendre l’école primaire gratuite en 1881 et obligatoire l’année suivante. Il attend 1886 pour qu’elle devienne laïque, ayant ainsi le temps d’élargir la base des enseignants à des personnels formés par les écoles normales d’instituteurs dont la création était rendue obligatoire dans chaque département par une loi de 1879.

Parallèlement, les gouvernements mènent une politique offensive contre le cléricalisme : suppression en 1880 du repos dominical, suppression du caractère confessionnel des cimetières en 1884, rétablissement du divorce, instauré par les révolutionnaires… Politique qui atteint son apogée avec le ministère Combes. De juin 1902 à janvier 1905, ce président du conseil ouvertement anticlérical va provoquer la rupture des relations diplomatiques entre la France et le saint siège en faisant voter une loi interdisant d’enseigner aux membres des congrégations religieuses. La séparation devenait dès lors inévitable et Aristide Briand peut alors faire voter la Loi du 9 décembre 1905 point d’aboutissement de l’œuvre législative de laïcisation réalisée par les républicains.

Parmi les 44 articles je vous rappellerai les deux premiers qui constituent la véritable rupture : article premier, « La république assure la liberté de conscience, elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées dans l’intérêt de l’ordre public. »

Article 2 « la république ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. »

Il est absolument nécessaire de comprendre que cette Loi est l’aboutissement d’une maturation législative puisque l’on a vu que dès 1789 des principes de séparation avait été émis mais elle est aussi et avant tout, le fruit d’une évolution économique et sociologique.

La France en un siècle a beaucoup changé. Sur le plan matériel tout d’abord. Si je puis me permettre un parallèle osé, mais sur lequel je reviendrai plus tard, il serait intéressant qu’un nouveau sociologue/historien/économiste tel Jean Fourastié concepteur de l’expression les 30 glorieuses pour définir la période 1945-1975, se penchent sur cette période.

Ce XIXème siècle est foisonnant d’inventivité technique : le chemin de fer, le téléphone, la machine à écrire, la bicyclette, l’aéroplane et évidemment le moteur à explosion. La capacité de déplacement de l’homme en est alors au début de son explosion exponentielle. C’est le siècle des Darwin et Pasteur, qui mettent l’histoire de l’Homme dans une nouvelle perspective scientifique tant sur le plan de ses origines que sur les moyens d’améliorer les conditions de vie.

Cette effervescence de progrès se manifeste avec ostentation lors des expositions universelles dont la première se déroule à Londres en 1851 suivie par celle de Paris en 1855. La conception du palais de l’industrie annonce les grandes réalisations métalliques d’Eiffel, 34 ans plus tard. Le pavillon de l’agriculture amorce la mécanisation avec la machine à moissonner d’un certain Mac Cormick.

Ces découvertes techniques s’accompagnent aussi du développement du positivisme que certains ont même appelé la secte positiviste. Elle a pour théoricien le comte de St Simon (mort en 1825) et sera relayée par son secrétaire particulier Auguste Comte (mort en 1857). Pour ces hommes dont les disciples seront souvent de grands capitaines d’industrie, Dieu n’est que l’expression de la Loi de la gravitation universelle. Auguste Comte délivrera des leçons philosophiques pour montrer que le progrès scientifique, en marche, va de manière inéluctable remplacer les vieilles croyances.

On mesure facilement l’importance de ce courant parce des écrivains tels Zola ou jules Verne, des philosophes tels Renan ou Taine, et surtout les nombreux ingénieurs sortis de l’école polytechnique, ont une influence considérable dans la société.

Cette dynamique formalisée dans les classes dirigeantes se répand naturellement dans l’ensemble de la population par le caractère spectaculaire des progrès réalisés tous les jours, notamment, en matière de confort. Les réfractaires à ces progrès qui dénoncent les maladies nouvelles que va provoquer le déplacement rapide des voyageurs adeptes du chemin de fer deviennent rapidement des pisse vinaigre Bien que la France du milieu du XIXème siècle la France compte près de 40 millions d’habitants qui sont à plus de 95% catholiques, une nouvelle Foi dans un lendemain toujours meilleur s’immisce peu à peu dans les esprits.

Pourtant parallèlement, on constate un renouveau spirituel. A la fin de ce siècle, Le sacré cœur de Paris, la multiplication des croix aux détours des chemins témoignent d’un désarroi face aux bouleversements tant politiques avec la mise en place de la République que scientifiques. J’aime beaucoup le 8 décembre la vue sur la colline de Fourvière que j’ai du dernier étage de mon petit collège : la basilique brille de tous ses feux sans faire pâlir la mini tour Eiffel qui la marque comme un sportif marque le joueur de l’équipe adverse. Cependant symboliquement les deux édifices se dressent vers le ciel à la recherche d’un même besoin de verticalité pour prolonger l’horizontalité qui lie ceux qui se réunissent dans le temple et ceux qui s’unissent par les ondes hertziennes

De 1905 à nos jours l’idéal laïc s’est, en France, constamment affirmé. Ainsi en 1946, le préambule de la quatrième république réaffirme clairement que la France est attachée à la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen :

« Le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l’homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la république. Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances… »

C’est la première constitution qui fait explicitement référence à la Laïcité. On peut lire dans son article premier : «  La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. »

La Vième République reprendra tous ses éléments dans son appareillage constitutionnel puisque son article premier dit : «  La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée ».

Même si le Président de la République actuelle s’efforce lors d’une récente visite au Latran via son conseiller Jean Gueno de reprendre à son compte la vision de Bonaparte et de son conseiller Portalis en essayant de redonner un rôle à la religion « la religion a un rôle préventif que la loi ne peut avoir » ou autrement dit : les lois n’arrêtent que le bras, la religion règle le cœur, sorte de conception de la religion gendarme , son statut privé d’homme marié pour la troisième fois, après deux divorces, montre que l’ordre moral de la religion qu’il cherchait ainsi à flatter est à l’état de mort cérébrale puisqu’il a pu malgré tout, accéder à la magistrature suprême.

Néanmoins la laïcité est un concept qu’il faut lire dans le contexte en perpétuelle évolution de notre société

Nous l’avons vu, la laïcité n’a pas une tradition millénaire, c’est une invention récente, fruit d’une époque et mise en perspective par rapport à l’histoire humaine, elle ne représente qu’à peine quelques secondes.

La difficulté principale consiste à la faire vivre dans un monde de fureur et de sang où les plus généreuses des religions ont vécu des errements, des recentrages en un mot des évolutions.

Je fais mienne la définition qu’en donne Jacqueline Costa-Lascoux, ancien présidente de la Ligue de l’enseignement dans un petit livre intitulé : « existe-t-il une spiritualité sans Dieu ? ». Cet ouvrage particulier est un compte rendu d’une des rencontres organisées régulièrement par le Pasteur Alain Houziaux au temple de l’Eglise réformée du XVIIème arrondissement de Paris. On y trouve les contributions des intervenants sollicités pour le thème et les discussions qu’elles ont engendrées. Pour la sociologue : «  la Laïcité est une construction historique qui traite de la relation des églises et de l’Etat, du religieux et du politique, sans entrer dans l’intimité des consciences. Elle respecte la dimension individuelle et favorise la relation à l’autre, un autre différent par sa conception de la Vie et dans ses convictions ; elle encourage l’interrogation sur un ailleurs indéfinissable et elle ouvre à la diversité des voix à explorer. »

Il me semble que la première partie de cet exposé s’est largement appuyée sur cette notion de « construction historique » qui n’apparaît pas contestable mais qui en montre aussi la fragilité un peu à l’image d’un château de cartes. L’idéal Laïc est le produit d’une pensée, une construction théorique autour de la recherche du vivre ensemble. C’est la quête de l’universel, de valeurs incontestables qui permettraient à l’humanité, ou tout au moins, à la France, de vivre en paix.

On sait ce qu’il en est des religions dont généralement le but est de vivre en paix et qui disposent en plus de l’étayage dogmatique pour éviter à l’Homme les affres des doutes.

A l’inverse des religions, qui par définition, relient les hommes en constituant une communauté, la définition de Mme Costa-Lascoux met en avant « l’intimité des consciences » et la personne puisqu’elle « respecte la dimension individuelle ». Ce n’est pas l’homme embrigadé par un prêt à penser mais c’est l’homme seul face à ses choix !

Le problème à mon sens, et à notre époque, réside dans le fait que cette conception s’impose actuellement à notre société sans qu’elle soit le fruit d’une émancipation choisie.

Chacun, dans nos sociétés occidentales est considéré capable de légiférer sur sa propre vie, il n’y a plus ou presque plus de cadre social contraignant pour choisir sa manière de s’habiller, de pratiquer tel ou tel loisir. Nous sommes de moins en moins dans des cadres collectifs et nous consommons, consommons, consommons… Voilà la valeur universelle qui s’impose à nous et qui nous fait Homme : « dis moi ce que tu consommes et je te dirai qui tu es ! » peut-on paraphraser. Une nation devient ainsi une addition de consommateurs dont la mode deviendrait l’instable et éphémère consensus. L’homme est reconnu comme acteur de pouvoir…d’achat. Sa liberté de penser est complètement niée, elle est même fortement influencée !

La définition de Mme Costa-Lascoux est complète car la Laïcité entraîne au final ; « l’interrogation sur un ailleurs indéfinissable et ouvre à la diversité des voix à explorer. » Il n’y a pas d’horizontalité sans verticalité dirait Régis Debray. Si elle n’en fait pas une conséquence automatique, la définition étudiée ne la nie pas.

Il me semble aussi que cette tentative de définition, montre toute la difficulté inhérente à la mise en place d’une société parfaitement laïque.

Il faut en effet développer la liberté de penser par soi même première étape de la liberté de conscience et par conséquent sans jeu de mots favoriser les libres penseurs. L’exercice de la Liberté est un exercice difficile, car il demande d’être sans cesse capable d’analyser par soi même ce qui est bon pour soi mais aussi ce qui est bon pour l’intérêt général. Un article du monde de mercredi 25 novembre dernier expose bien cette problématique et vous en comprendrez immédiatement l’actualité :

« Se faire vacciner est courir un danger faible, mais un danger quand même : il est rationnel de l’accepter pour éviter le danger plus grave d’une épidémie qui nous menace collectivement de désorganisation. L’accepter est notre contribution personnelle au bon fonctionnement collectif dont nous tirerons des bienfaits car plus nombreux sont les vaccinés, moins l’épidémie se répand. Psychologiquement, cette attitude nous met dans la satisfaction du jeu collectif, ce sentiment de solidarité active des équipiers qui fonctionnent bien ensemble et qui peuvent aller ainsi jusqu’au bout du monde, sans souci du risque personnel.

Cette attitude de souci actif du collectif est aussi vieille que notre culture : Cicéron disait déjà que le lien le plus fort est le lien de la cité, dans laquelle il faut que les hommes « puissent se rendre service les uns aux autres,(…), mettre en commun les intérêts de tous par l’échange des bons offices, en donnant et en recevant, et tantôt par nos compétences, tantôt par notre travail, tantôt par nos ressources, resserrer le lien social des hommes entre eux. » (Des devoirs I, VII, 22). Sinon, c’est la lutte de chacun contre tous, la guerre civile : Cicéron en a été victime. Toute collectivité qui veut continuer à vivre ne doit pas oublier cette leçon qui est strictement rationnelle, non morale. » Il est signé Philippe Cibois, sociologue et professeur émérite de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

J’imagine que vous êtes peut-être un peu surpris par le tour que prend cet exposé sur la Laïcité, car vous pensiez peut-être que j’allais développer l’actualité chaude du port de la burqua. Rassurez vous, je l’aborderai quand j’évoquerai la nécessaire vigilance.

Cependant pour moi la laïcité dépasse le simple cadre de : « la relation des églises et de l’Etat, du religieux et du politique » pour la simple raison que je suis intimement persuadé que les religions, tout comme le politique sont l’expression des rapports de force instaurés entre les hommes et qu’actuellement, en 2009, l’homme peut-être considéré comme principalement un « homo oeconomicus » .

Cela n’est pas sans conséquence et la citation suivante : « La culture sociale, financière et politique dans nos sociétés dites civilisées crée l’« homo-economicus ». Produire, rentabiliser, consommer et s’enrichir sont ses nouveaux commandements dans une société où le superflu est devenu nécessaire, où le goût pour le luxe et son exploitation commerciale sont valorisés comme facteur de prospérité… » partage totalement cette affirmation. Pourtant, elle introduit le site d’un journal gratuit tiré à 55 000 exemplaires et disponible dans les libraires spécialisées, les magasins bio et/ou diététiques, chez des thérapeutes, centre d’accueil de stages mais aussi dans les grands salons régionaux ou autres événements du monde. Sur son site internet ce mensuel se définit ainsi : « Soleil-Levant, le journal qui traite de psychologie, développement personnel, spiritualité, symbolisme, nouvelles conscience, écologie, environnement… ». On voit par là, apparaître le revers de la médaille d’une société trop axée sur le matériel. Un peu comme à la fin du XIXième siècle, on assiste à un engouement vers les spiritualités de tous ordres

Tout comme j’ai présenté le XIXième siècle sous l’influence du positivisme avec l’apparition d’une foi aveugle dans le progrès humain, rendu visible par ses réalisations techniques, je pense que le XXième siècle a été dominé par l’économie de marché dont l’Organisation Mondiale pour le Commerce fille du GATT est le dogme dominant.

C’est l’influence terriblement pernicieuse de ce cléricalisme commercial qui me semble prioritairement nécessaire de combattre. Il a d’ailleurs tout le vocabulaire d’une religion : ses grands prêtres les décideurs qui commettent parfois des délits d’initiés ; ses grands temples dont les enseignes éclairent les villes ; ses liturgies qui s’inventent de nouveaux saints à célébrer et ajoutant ainsi à la solide trêve des confiseurs, d’autres petites séances de consommation socialement nécessaires telles les soldes, sa cène pluri quotidienne à l’autel de la publicité. Il y a même la divinité, celle que l’on ne peut nommer : la main invisible du marché !

Ce nouveau cléricalisme dispose d’un outil formidable pour se développer : la télévision. J’ai entendu dernièrement le pédagogue Philippe Meirieu, détailler le temps passé par les enfants sur les vieux écrans TV relégués dans leur chambre par des parents maintenant équipés d’écran plats. Il progresse d’années en années et se porte maintenant sur des chaînes câblées dont j’ignore même le nom et qui semblent véhiculer des modèles de sociétés assez édifiants. Pourtant on ne peut pas accuser Ph. Meirieu d’anti télévision puisqu’il est actuellement le directeur de la chaîne cap canal, consacrée à l’éducation.

Ainsi, être laïc impose donc une vigilance de tous les instants.

Si j’avais un seul synonyme à donner au mot laïcité je dirais : vigilance. Etre laïc c’est être capable de juger par soi même et de faire en sorte qu’en tous les instants de la vie en société, chaque individu puisse être en mesure de faire des choix : choix de ne pas croire ou de croire, d’acheter ou de ne pas acheter, de faire ou de ne pas faire… Or ce comportement individuel se vit au sein d’un collectif et en cela la réflexion de l’universitaire sur la vaccination est intéressante. Elle replace la liberté absolue de l’individu dans le contexte collectif.

La laïcité est le fruit d’une réflexion sur le vivre ensemble, « une construction historique » pour reprendre le propos de Jacqueline Costa-Lascoux. Très rapidement dans l’histoire, les Hommes ont senti la nécessité de mettre en place des règles de vie commune. Pour qu’elles s’imposent à tous, il faut à défaut de leur reconnaître un caractère universel qu’elles soient reconnues comme légitimes. La légitimité est une notion fondamentale dans la relation aux autres dans le sens où elle fluidifie les rapports à l’autorité : elle marque son acceptation apaisée.

Les théocraties revendiquent leur légitimité de Dieu et s’imposent aux hommes en tant que vecteur de la volonté du dieu reconnu. Les démocraties puisent la leur dans l’expression du peuple qui confie à ses représentants la charge de définir la Loi qui régit la vie de tous.

Notre république actuelle affirme clairement ses aspirations philosophiques et le cadre dans lequel elle entend régir le vivre ensemble : déclaration des droits de l’Homme et affirmation solennelle de son caractère « indivisible, laïc, démocratique et social ». Dans ce cadre, elle élabore en continue des lois qui rendent compte de la volonté nationale, résultats d’un compromis entre des aspirations divergentes. L’affirmation de la Laïcité est donc fondamentale car elle doit protéger la liberté de penser de chacun et néanmoins permettre l’expression de toutes les aspirations pour autant qu’elles ne troublent pas l’ordre public.

On peut alors se demander si le port de la burqua, dans la rue est une atteinte à l’ordre public  et ce qu’il en est des adeptes du piercing ?

Dans les deux cas une mise en représentation du corps humain s’offre à mon regard et m’interpelle d’une part parce que ces deux exemples s’affichent dans le domaine public et d’autre part parce qu’elle me renvoie à ma propre image.

Le voile m’interroge bien évidemment sur la signification qu’il véhicule en terme de rapport entre les personnes. Il me renvoie au préambule de la constitution du 27 octobre 1946 repris entièrement, je vous le rappelle, par notre actuelle Vième république dit  : « la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme » (art.3) . Une affirmation acquise de haute lutte car L’histoire politique et sociale depuis 1789 ( en 1791, Olympe de Gouges revendique la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne dont le préambule commence ainsi : « Les mères, les filles, les soeurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en Assemblée nationale« ) reflète un mouvement d’émancipation progressif des femmes : protection contre le travail abusif au nom de leur rôle de mère, protection contre l’époux , reconnaissance d’un statut civil propre, octroi des droits politiques , ouverture progressive des études et des emplois aux femmes , loi sur l’interruption volontaire de grossesse,…

Cependant, je m’amuse parfois à observer lors que je fais mes courses au grand Carrefour de Vénissieux, les couples composés d’une dame voilée et d’un homme barbu. Je constate les mêmes comportements que pour des couples ordinaires quant à la manière de remplir le chariot ou celle de payer, révélateurs des prises de décisions et de la tenue des comptes.

La campagne actuelle sur les violences conjugales montre malheureusement que l’émancipation de la femme n’est pas encore totalement une réalité et qu’elle n’est pas seulement un combat contre la conception d’une religion.

La Loi et la Loi seule doit être le vecteur de notre affirmation Laïque dans ce qu’on peut considérer comme une atteinte à l’image de la femme. Dans le cadre de mon travail de chef d’établissement, les garçons et les filles de mon collège sont astreints aux mêmes enseignements. Il m’arrive parfois de recevoir des pères me demandant de dispenser leur fille de piscine ou de sport collectif avec les garçons. Ma réponse est évidemment le rappel ferme de la Loi. Elle s’impose sur les programmes, elle s’impose sur l’assiduité. Elle était à mon avis suffisante. La Loi du 15 mars 2004 « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics » a toutefois le mérite de rappeler solennellement le principe de laïcité et rappelle à mon sens que l’Ecole est un espace particulier pour la formation des citoyens.

La Laïcité puise ses origines dans une histoire récente. Elle est le résultat d’une construction historique. Comme elle est un principe constitutionnel, elle impose de fait le respect des croyances de chacun dans l’élaboration du vivre ensemble quotidien. C’est le principe d’équilibre de l’organisation de la vie collective. Il repose sur l’affirmation de l’Homme souverain de lui-même, capable de penser et de choisir librement.

En s’appuyant sur l’histoire Jean Macé a été de ceux qui ont dit avec le plus de force que la citoyenneté ne se décrète pas mais qu’elle a besoin d’outils : non seulement savoir lire et compter mais aussi disposer d’une culture pour faire des choix en connaissance de cause. Il en est de même pour la laïcité !

C’est pour cela que l’Ecole de la république, animée par des personnels astreints au strict respect de la laïcité qui est dans ce cas précis synonyme de neutralité absolue, peut, elle seule, contribuer à outiller les femmes et les hommes de demain. En veillant à la mixité sociale la plus large, en s’appuyant sur les lumières du passé pour éclairer les événements du monde moderne l’Ecole constitue le fondement de notre vie sociale en permettant à chacun de se construire des fondations solides.

L’Ecole est donc un enjeu sinon l’enjeu où s’exprime l’avenir de la Laïcité. Les attaques dont elle fait l’objet actuellement sont particulièrement inquiétantes, plus que les quelques spectres voilés que l’on croise, parfois dans les rues. Le démantèlement de la mixité sociale, la loi Carle qui va favoriser l’essor des écoles privées, l’émergence d’écoles confessionnelles, tout cela risque de dénaturer cet espace fondamental de construction du vivre ensemble.

Je crois sincèrement que la seule question qu’une société telle que la nôtre devrait se poser est celle de l’Ecole qu’elle souhaite pour ses enfants. Cette interrogation fait appel à toute nos richesses humaines qu’elles soient philosophiques, scientifiques et techniques, artistiques ou encore et votre assemblée en est particulièrement sensibilisée, qu’elles soient spirituelles.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.

Philippe VANZETTI
27 novembre 2009

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