Claude LEVI-STRAUSS : Mythologiques

Claude LEVI-STRAUSS
Mythologiques

Tome 1 : Le cru et le cuit

La science des mythes tel eût pu être le titre de ce livre, si l’auteur n’avait été ramené à des prétentions plus modestes par le sentiment que, sur la voie qu’il a essayé d’ouvrir, tout ou presque tout reste à faire avant qu’on ait le droit de parier de science véritable. Car si, comme on l’espère, la connaissance de l’homme marque ici quelques progrès, ceux-ci ne tiennent à rien d’autre qu’une attitude résolue d’humilité devant l’objet, qui, pour la première fois peut-être, a permis de prendre complètement les mythes  » au sérieux « . De l’analyse scrupuleuse d’un mythe, s’amplifiant jusqu’à englober la majeure partie des mythes de l’Amérique tropicale, il résulte en effet que, même là où l’esprit humain semble le plus libre de s’abandonner à sa spontanéité créatrice, il n’existe, dans le choix qu’il fait des images, dans la manière dont il les associe, les oppose ou les enchaîne, nul désordre et nulle fantaisie. Pas plus, donc, que les sciences physiques ne peuvent ménager une place à l’arbitraire dans les oeuvres de la nature, pas plus, si l’homme doit devenir un jour objet de connaissance scientifique, il ne saurait y avoir de l’arbitraire dans les oeuvres de l’esprit. On ne se dispose pas, pour autant, à réduire la pensée au déroulement mécanique de quelques opérations abstraites, dans le produit desquelles l’homme ne se reconnaîtrait plus. Par son titre d’inspiration culinaire, ce livre se réfère aux exigences du corps, et aux rapports élémentaires que l’homme entretient avec le monde. Par sa construction musicale, qui lui donne l’allure d’un vaste oratorio dont les parties évoquent tour à tour le thème et les variations, la sonate, la fugue, la cantate et la symphonie, il rapproche les démarches de la pensée mythique de celles de la musique qui, de tous les beaux-arts, est celui qui ressemble le plus à une science, tout en étant la source d’émotions incomparables. Il ne s’agit donc pas d’appauvrir, d’exclure ou de morceler, mais, au contraire, d’intégrer tous les aspects de la connaissance de l’homme dans un effort d’élucidation qui serait condamné d’avance s’il ne procédait du respect. En sorte qu’à partir de l’opposition, triviale en apparence, du cru et du cuit, on verra d’abord se déployer la puissance logique d’une mythologie de la cuisine, conçue par des tribus sud-américaines où l’auteur a pris ses exemples parce qu’il a vécu dans leur intimité ; puis émerger certaines propriétés générales de la pensée mythique, où se trouve en germe une philosophie de la société et de l’esprit.

Tome 2 : Du miel aux cendres

Partant de l’opposition du miel et du tabac, présente aussi chez nous comme l’attestent certaines locutions, mais qui tient une place beaucoup plus considérable dans la vie et la pensée des Indiens d’Amérique du Sud, on explore à travers leurs mythes deux itinéraires qui se rejoignent: car le miel exprime la puissance séductrice de la nature , tandis que la fumée du tabac s’élevant vers les êtres surnaturels retient l’homme sur la voie qui l’éloigne de la culture, surtout pendant la saison sèche où la nourriture se fait rare et où la collecte des produits sauvages offre la seule chance de subsister.

Cette mythologie de la disette, évocatrice d’un carême tropical auquel ne manquent même pas les instruments des ténèbres, se déroule dans un décor rustique à la façon d’une églogue. Mais la naïve et fraîche histoire de « la fille folle de miel » ou celle, plus âpre, du « festin de la grenouille », procèdent à l’aide de symboles qui, pour concrets qu’ils soient, articulent une logique des formes, sous-jacente à la logique des qualités dont le premier volume de ces Mythologiques avait établi l’existence. On dévoile donc ici dans la pensée mythique, en plus d’une rationalité latente, une capacité philosophique de s’élever aux abstractions, à laquelle rien d’essentiel n’a manqué, sinon peut-être les conditions sociales et politiques, pour franchir le seuil qui eût permis à la science de s’instaurer.

Tome 3 : L’origine des manières de table

Ce troisième tome des Mythologiques rappelle les principaux éléments de l’enquête initiée par les deux précédents, et l’approfondit encore d’avantage, en s’intéressant à L’Origine des manières de table. Lévi-Strauss souhaite familiariser le lecteur à sa méthode d’analyse en reproduisant la même démarche que dans les études précédentes: il choisit un mythe qui lui servira de référence, ici un mythe amazonien, il en poursuit le déroulement textuel, symbolique, sémantique, ethnographique, et en comprend enfin la dimension universelle.
Cette nouvelle investigation de l’univers mythologique nous amène tout naturellement à revisiter certaines de nos grandes références littéraires, et à analyser nos références socio-culturelles que l’on appelle communément « les règles du savoir-vivre ».
Le penseur de l’universel ne peut se contenter de cette étude anthropologique sans aboutir à une définition magnifique de la philosophie humaniste, qui demeure la finalité de sa réflexion :

«Jamais il n’a été plus nécessaire de dire, comme le font les mythes, qu’un humanisme bien ordonné ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme, le respect des autres êtres avant l’amour propre; et que même un séjour d’un ou deux millions d’années sur cette terre (…) ne saurait servir d’excuse (…) pour se l’approprier comme une chose et s’y conduire sans pudeur ni discrétion.» (Claude Lévi-Strauss)

Tome 4 : L’homme nu

«Parvenu au soir de ma carrière, la dernière image que me laissent les mythes et, à travers eux, ce mythe suprême que raconte l’histoire de l’humanité , l’histoire aussi de l’univers au sein de laquelle l’autre se déroule, rejoint donc l’intuition qui (…) me faisait rechercher dans les phases d’un coucher de soleil (…) le modèle des faits que j’allais étudier plus tard et des problèmes qu’il me faudrait résoudre sur la mythologie: vaste et complexe édifice, lui aussi irisé de mille teintes, qui se déploie sous le regard de l’analyste, s’épanouit lentement et se referme pour s’abîmer au loin comme s’il n’avait jamais existé. Cette image n’est-elle pas celle de l’humanité même et, par delà l’humanité, de toutes les manifestations de la vie: oiseaux, papillons, coquillages et autres animaux, plantes avec leurs fleurs, dont l’évolution développe et diversifie les formes, mais toujours pour qu’elles s’abolissent et qu’à la fin, de la nature de la vie de l’homme, de tous ces ouvrages subtils et raffinés que sont les langues, les institutions sociales, les coutumes, les chefs-d’oeuvre de l’art et les mythes, quand ils auront tiré leurs derniers feux d’artifice, rien ne subsiste?» (Claude Lévi-Strauss)

A travers cet ultime volet des Mythologiques, L’homme Nu, Lévi-Strauss analyse la dimension mythique de l’univers, de la nature et de l’homme dont le déploiement à travers les siècles s’apparente à celui d’un vaste système mythologique. L’auteur referme ainsi un système philosophique colossal, un travail d’exploration mythologique, anthropologique, historique, littéraire et conceptuel devenu fondamental dans la pensée contemporaine.

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