Février 2010 : Jacques MARTINENT « Athéïsme : le concept philosophique »

L’ATHÉISME  : LE CONCEPT PHILOSOPHIQUE
Conférence de Monsieur Jacques Martinent
( Transcription Etienne Ravot )
Cercle AVERROES – Hauteville-Lompnès le 26 février 2010

Mesdames, Messieurs,

C’est philosophiquement que je vais aborder l’étude de l’athéisme. En effet, ce qui caractérise le « philosophique » c’est moins la réflexion, qui est de toutes les disciplines, que la conceptualisation.

La réflexion est le fait de toutes les disciplines.

La spécificité du scientifique, c’est de dégager des fonctions, des mises en corrélation d’ensembles. Celle du cinéaste, c’est de mettre en corrélation des blocs de mouvement-durées, celle du peintre, de ligne-couleurs, celle du poète de sonorité-mots.

La spécificité du philosophe c’est donc la conceptualisation. Le philosophe, dégage des concepts, ou un concept.

Et le concept c’est ce qui est universel et commun dans la diversité. Le concept c’est l’unité dans la diversité, c’est rechercher dans la diversité des choses, l’universalité et l’unité.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas habitués à conceptualiser, puisque nous sommes dans une société qui prône le nominalisme, et qui dit que, hors de l’individualité, du local et du particulier, il n’y a pas de réalité.

Je vais donc essayer de conceptualiser sur l’athéisme, et particulièrement sur l’objet de l’athéisme qu’est Dieu.

Pour le philosophe, le concept de Dieu est celui de l’absolu. L’absolu c’est à dire ce qui a sa raison d’être en soi, conçu en soi et par soi, la « cause d’elle même ». Toute cause d’elle même, « causa sui», c’est de l’absolu.

Or, paradoxalement, l’athéisme sera la doctrine niant une certaine représentation de l’absolu, mais non sans en affirmer une autre.

Trop souvent on prétend que l’athée, c’est celui qui nie l’absolu, celui qui nie Dieu, peu importe la représentation que l’on se fera de Dieu, mais on ne dit pas, par rapport à cette négation, ce que l’athée affirme par ailleurs.

Ainsi, l’athéisme c’est la négation d’une représentation de l’absolu, mais pour en affirmer une autre (par exemple nous sommes mus absolument par la lumière de la raison en nous).

Et si on pense que l’athéisme se prive de l’absolu ou de l’exigence d’absolu dans l’athéisme total, comme par exemple celui de Lucrèce, qui se réfère au hasard, une autre affirmation radicale de l’absolu, n’est-ce pas l’affirmation radicale de l’absolu ?

En effet, dans « De Natura Rerum », – De la nature des choses – Lucrèce estime que c’est la privation de l’absolu qui est consécutive de l’athéisme.

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Homère dans « l’Odyssée », nous disait déjà qu’on ne peut nier une chose sans en affirmer une autre :

« Il y a des mensonges semblables à des vérités … »

Contrairement à ce que l’on croit en logique formelle, où A est A et ne peut pas être non A, la négation, dans la réalité, n’est pas le contraire de l’affirmation.

Quand on nie, on nie quelque chose, ça peut être une affirmation …

Kant, dans « l’Essai pour introduire en philosophie la notion de quantité négative » en 1763 remarquait avant Freud qu’il y a une position dans la négation réelle, en algèbre -4 -7 = -11 … on additionne deux négations. Si deux voitures roulant à 80 km/h se heurtent de face, leur vitesse s’ajoute.

Prenons un exemple simple, celui de l’avarice. On peut estimer que l’avarice est un vice, mais dans le vice il y a de la vertu, je veux dire par là que dans l’avarice tout n’est pas négatif, car il faut déjà être capable de ne pas dépenser son argent … dans cette négativité, il y a une positivité.

Il en est de même pour l’athéisme, niant l’absolu du théisme, dans le panthéisme, le positivisme, le bouddhisme, le déisme, le polythéisme, l’humanisme athée, le naturalisme à la façon de Diderot, d’Holbach ou de La Mettrie, chez Épicure, Lucrèce, Nietzsche, Feuerbach, Lénine, Sartre, Ferry ou Comte Sponville aujourd’hui ou chez son Maître Marcel Conche.

On ne nie pas une certaine représentation de l’absolu sans en affirmer une autre.

S’adressant aux théologiens et aux athées d’alors, sceptiques et agnostiques, David Hume, dans « Dialogue sur la Religion Naturelle » au XVIIIème siècle, écrivait :

« En quoi, vous qui affirmez l’incompréhensibilité de l’absolu, différez-vous des athées agnostiques, qui eux prétendent aussi absolument que la cause première de toute chose est inintelligible ou inconnaissable ? »

Auguste Comte, au XIXème siècle, père du positivisme, affirmait l’absoluité du comment. Il ne craignait pas d’écrire, dans son « Cours sur la philosophie positive » :

« … Il n’y a qu’une maxime absolue, c’est qu’il n’y a rien d’absolu, car ce qui est relatif est absolu … »

ou

« L’Homme pressent d’autant plus l’absolu qu’il prend conscience de la relativité »

Ainsi l’athéisme serait, tout d’abord, la doctrine de la négation d’un absolu mais en affirmant un autre absolu.

Cette doctrine s’oppose, il est vrai, à l’absolu du moment, dans une société donnée. Mais ceci peut révéler un rejet conscient, c’est à dire un retranchement en psychanalyse, tel qu’il existe chez « L’Enfant aux loups » de Freud lors d’une hallucination. Ce n’est pas un rejet inconscient, ce n’est pas de la névrose, c’est plus grave que cela …

En 1961, à Lyon à la sortie du théâtre, le « Théâtre des Marronniers » où l’on venait de jouer la pièce « Ping Pong», en présence de l’auteur Adamov, Jean Paul Sartre me disait à peu près ceci :

« Je suis athée, mais je ne nie pas l’absolu ou l’exigence d’absolu qui est dans l’Homme à travers la Liberté de dépassement » …

« Ce que je ne veux pas, ce que je nie, c’est que, comme dans le théisme, Dieu ou l’absolu soit un père et Mon Père … »

Qui ne sait qu’il en avait cruellement manqué et qu’il vivait difficilement ce manquement, que cette absence lui était insupportable.

Jean Paul Sartre, comme dans tout retranchement, « vivait » ce qu’il avait rejeté, son père.

Le théisme, en tant que doctrine, voit comme chacun sait, l’absolu dans la personne de « Dieu le Père », créateur de l’Homme, de son fils Jésus-Christ et du Saint Esprit …

Dans l’épitre aux Corinthiens, à un disciple qui lui demandait d’aller enterrer son père, Jésus répond : «…  laisse les morts enterrer les morts, ton vrai Père est au Ciel ».

Dans « Le drame de l’humanisme athée », Henri de Lubac précise que l’athéisme est la doctrine qui veut que l’absolu ne soit pas une personne existante.

Dans A-théisme, le « A » est privatif. Privatif de l’universel concret, de la personne, cette fin « absolue » en soi. Un homme fait à l’image de Dieu, donc pas seulement un individu, mais une personne, un universel concret.

Auguste Comte, analysant l’évolution des sociétés, en sociologue, nous montrait que la conscience individuelle n’était que le reflet d’une représentation collective.

En effet, pour tout sociologue, le fait affirmant l’absolu est le reflet d’une certaine représentation sociale.

Il va distinguer, dans sa loi des trois états, trois stades : le stade théologique, le stade métaphysique et le stade positif.

Au stade théologique sociétal, l’absolu sera multiple dans le polythéisme. Dans le monothéisme, il sera un, reflet de ce qui se passe dans une société donnée.

Au stade métaphysique, l’absolu c’est un être suprême, comme au temps de Robespierre, un principe, un Grand Architecte, une entité dans le déisme de Voltaire ou de Jean Jacques Rousseau, un premier moteur, l’essence du mouvement infini chez Aristote ou, au temps de Plotin, cette puissance en soi, dont l’acte même est de demeurer puissance. Aujourd’hui dans « l’ère de Planck », avant le big-bang cosmique, il y a un « commencement d’absolu ». Avant l’implosion du big-bang simulé par les astrophysiciens, il y a un « commencement d’absolu ». Ça serait une sorte de « boson de Higg », l’atome primitif de l’Abbé Lemaître inventé en 1932, quelque chose donc dans laquelle la pesanteur et l’accélération auraient disparues, et dont la pleine réalisation consisterait à ne jamais se réaliser.

Enfin, troisième stade, le stade positif. C’est celui de la société scientifique du « pourquoi pas ? » et non du « pourquoi ? », de la recherche du « comment absolu » et non de la cause ; le genre humain, l’humanité étant l’absolu dans la société du « comment des choses ».

Dans l’athéisme positiviste, on ne peut pas se priver de l’absolu. Seule la représentation de l’absolu change.

Dans le panthéisme, considéré comme un athéisme, il en est de même.

Le 27 juillet 1656, les « parnassins » siégeant au « Mahamad », autorité judaïque d’Amsterdam, prononcent un « Herem » à l’encontre du panthéisme et de son représentant d’alors, Spinoza.

Spinoza, en effet, dans « De Deo », prônait que l’absolu est la nature, et qu’il est immanent, et non une personne transcendante, intervenant dans l’histoire du monde et des hommes. On est donc bien dans l’athéisme et non dans le théisme, puisqu’on ne veut pas que Dieu soit une personne.

Spinoza glorifie la nature et nie trois aspects du théisme :

Premièrement, la négation de la liberté libre-arbitre. Selon lui, il ne suffit pas de sentir que l’on est libre pour l’être et de choisir « absolument ». Etre libre, c’est réaliser ce que je suis, il y a lieu de connaître et d’avoir la raison qui nous pousse à agir.

La liberté de conscience est liberté absolue dans la connaissance de la nécessité et non dans le choix absolu. Spinoza ajoute que nous ne sommes qu’une partie de l’absolu, de la substance infinie, et qu’il n’est pas question de dépasser ce que l’on est, une partie de la nature absolue.

Spinoza nous dit, la liberté, c’est réaliser ce que je suis. C’est la connaissance des causes qui me poussent à agir qui me donnent la liberté, liberté de l’intériorité.

Dans le panthéisme, l’absolu de la liberté d’intériorité – je suis ce que je suis – est affirmée, et le libre arbitre, liberté de choix absolu – est nié, bien sûr.

Deuxièmement, la négation du temps, de la durée et de l’histoire, au profit de l’éternité de coexistence sur la terre, comme chez Nietzsche. Il n’y a plus de création dans le temps et un premier moment du monde, mais le monde est éternel, comme la nature. Cette hypothèse a été reprise par un astrophysicien, aujourd’hui, Jean Claude Pecker qui prétend qu’il y a une éternité du monde et de la nature, du cosmos. Il est donc panthéiste.

Troisième négation, celle de l’autre. Car toute rencontre entre les hommes, dans le panthéisme, participe du schéma de la déduction rationnelle. Or celle-ci est pleinement intelligible. L’autre homme, comme individu, partie de l’absolu, n’a pas d’altérité non cernable. Il n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, comme moi-même, une partie de la nature. Il est donc connaissable et non différent, en soi. Plus je le connais, plus je l’aime, alors que dans le théisme c’est l’inverse « plus je l’aime, plus je le connais ».

Ainsi, en 1656, le panthéisme et Spinoza sont-ils condamnés, comme ne croyant pas que l’absolu soit une personne. Spinoza nie la doctrine théiste, car pour lui, le livre sacré, la Bible, parlant de la révélation hors de la raison, ne peut avoir une valeur autre que celle de tout document historique, inséré dans le temps seulement. Ce n’est que du « ouï dire », de la connaissance sensible, celle du premier genre, de l’opinion donc, de l’information : « je sais que » et non  « je sais quelque chose », ce n’est pas de la connaissance soumise au crible de la raison, connaissance du deuxième et troisième genre [déduction et intuition], la Bible ne vaut que ce que vaut un discours sur un événement qui ne peut plus être expérimenté, un événement qui est, en fait, plongé dans le temps. En bref, une variation de la « folle du logis » qu’est l’imagination reproductrice, tout au plus de petites histoires.

La doctrine de Spinoza, le panthéisme affirmant que l’absolu est intrinsèquement et extrinsèquement lié à l’univers dans l’éternité, niait donc que l’univers ait pu être créé une fois pour toute dans le temps. Tout ce que l’on met sur le compte du temps, c’est pour ne pas aller dans le sens de la connaissance réelle.

Giordano Bruno, autre panthéiste subira les foudres de l’inquisition, comme Spinoza subissant celles des autorités judaïques qui défendaient le théisme et le monothéisme. Giordano Bruno sera brûlé. Dans « Cause, Principe et Unité », sa doctrine fait de la matière une possibilité d’être, éternelle et indestructible, expression de l’absolu. Doctrine que l’on retrouve dans le bouddhisme.

Cette doctrine se différencie du matérialisme de Toland, qui dans « Le Panthéisticon » en 1720, niait absolument toute substance pensante, réduisant la pensée à des mouvements du cerveau seulement. Toland prônait que l’on a la pensée de son cerveau, postulant l’absoluité de la substance, la matière, sans la connaître.

Mais, dès le IIème siècle, les théistes chrétiens dénonçent déjà les « athéos », qui ne croient pas que Jésus soit le fils de Dieu, soit ressuscité le troisième jour, et qu’il intervient dans l’histoire des hommes. Ces « athéos », dont Épicure, se représentent alors les dieux, absolus, différemment. Ils ne nient pas leur réalité, mais ce sont des composés de matière subtile, installés dans les inter-mondes et surtout impassibles au destin des hommes. Épicure s’oppose donc aux dieux de la cité du moment, auxquels les prêtres lui demandent de se plier. « Les dieux absolus de la cité ne sont que des projections des désirs des hommes » écrit-il, en anthropologue, c’est à dire qu’il explique les dieux par l’homme.

Le sophiste Protagoras, dans « Les dieux », nie la représentation de l’absolu qu’est, par exemple, Zeus ; il est agnostique. Les agnostiques sont des athées, ils affirment qu’on ne peut définir, connaître l’absolu, se le représenter et se le figurer, comme le voudraient les prêtres.

Socrate, dans « l’Euthyphron » ou « de la piété » dira « plutôt que d’aimer les dieux, pour être pieux il faut savoir ce qu’est la piété et surtout savoir pourquoi on y croit avant de les aimer ». Connaître pour aimer, et non aimer pour connaître, comme le voudront les théistes. Socrate sera condamné pour impiété, il boit la cigüe parce qu’il n’est pas pieux, c’est à dire qu’il ne va pas dans le sens des dieux de la cité.

C’est ainsi que l’athéisme se caractérisera en s’appuyant sur la raison, la faculté de l’ordre, chez de nombreux philosophes des Lumières au XVIIème siècle surtout qui sont des optimistes.

Ainsi la voie pour saisir l’exigence d’absolu, en philosophie, ne sera pas celle d’Abraham, ni du Christ ou de Mahomet.

La raison et la foi semblent se séparer et emprunter des voies différentes pour accéder à l’exigence d’absolu.

Le déisme d’Aristote, cet athéisme pour le théisme, provient de la voie discursive. L’absolu y est découvert comme un premier moteur, immobile, éternel, l’infini du mouvement en acte : le déisme d’Aristote s’oppose à la doctrine du théisme car l’absolu n’y est pas une personne créatrice du monde dans le temps.

Les preuves de la réalité de Dieu-absolu, qui seront apportées par Anselme avant Descartes, ne seront pas atteintes par la révélation, mais les opérations intellectuelles que sont la déduction et l’intuition, telles que nous les décrit Descartes dans les « Règles pour la direction de l’esprit ».

Sous couvert de la foi en l’absoluité de la raison, l’ordre du problème, consistant à réduire quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu, ne sera pas l’ordre du mystère, comportant un caractère inexhaustible. Il en est ainsi dans « L’argument ontologique », chez Descartes.

En raisonnant formellement, il n’est pas possible de nier que l’absolu soit, car dans cette essence éminente, spécifique et différente de toutes les autres, regroupant les attributs d’omniscience, de toute puissance, de nécessité, d’infinité, de perfection, on ne peut oublier l’existence. De même pour Averroès, il serait contradictoire, dans le cataphatisme [c’est à dire qui peut recevoir tous les attributs, par opposition à l’apophatisme, auquel on ne peut donner aucun attribut], qu’étant tout puissant, Dieu absolu n’existe pas aussi. Puisqu’il a tous les attributs d’un être omniscient et tout puissant, il a nécessairement la qualité d’existence aussi, c’est l’argument ontologique.

Reste que, si tout ce qui existe dépend de quelque chose, l’absolu Dieu ne dépend de rien, donc il ne peut pas exister.

Le philosophe Kant, s’oppose à Descartes à ce propos. Il distingue ce qui est de l’ordre de la connaissance, objets situés dans l’espace et dans le temps, de ce qui existe dans l’expérience sensible et ce qui est de l’ordre seulement de la représentation de la pensée, du concept ou de l’essence. Kant va montrer que l’existence ne peut être tirée, pour tout objet, de la pensée seule ; il y faut une insertion dans un espace-temps. « Des concepts sans intuition sensible sont vides, et des intuitions sans concept sont aveugles ». L’argument ontologique tombe, si on admet que l’absolu n’est pas une essence éminente différente des autres bien sûr. Ainsi, s’il est possible de penser à l’absolu, d’en avoir une idée (en effet, l’agnostique a une idée de l’absolu) , l’athée a une idée de l’absolu, mais il ne pourra toutefois pas le connaître comme existant.

Comme existant, comme étant un « gegenstand », l’absolu ne sera pas connaissable. L’athéisme prônant la non-existence de l’absolu de Dieu est conforté. L’absolu n’est appréhendable que symboliquement. Telle est la position du maître d’Alain, Jules Lagneau dans son « Cours sur Dieu». Jules Lagneau prône un athéisme pratique, Dieu absolu, « ens perfectissimum », l’être le plus parfait n’existe pas, mais il EST.

C’est en effet, le suprême désirable, pour l’intelligence, le vrai, pour la sensibilité, le bonheur, pour la volonté, la perfection recherchée …

Dieu, exigence d’absolu en l’homme ne peut être nié. Seule son existence peut l’être. En effet, selon Lagneau, aucun homme ne peut se passer de l’être parfait souhaitable, de cette exigence d’absolu.

Le bonheur n’est il pas une quête du désir de perfection au delà des objectifs situationnels ?

La connaissance pourrait-elle s’envisager sans le terme auquel elle tend, c’est à dire la perfection ?

Quelque chose serait-il réel et susceptible d’être poursuivi, sans la visée de la perfection ?

Sans cette exigence d’absolu, peut-on rechercher la vérité ?

Les jugements portés sur la valeur des choses, indépendamment de leur seule utilité, ne signifient-ils pas que nous croyons que ces choses peuvent être parfaites en elles mêmes, indépendamment de toute fin relative, et de toute existence particulière ?

Une perfection naturelle des choses, en tant que telles, frappent nos sens, notre esprit, indépendamment de l’usage qu’on peut en tirer. Cf. : « la beauté [différente de ce qui est joli] est ce qui plaît dans le jugement de goût différent des jugements de goûts. Le jugement de goût est sans concept, sans fin : il apparait universellement dans l’alliance de l’entendement et l’imagination, indépendamment de l’objet, sans intérêt.

Il y une mesure absolue, de même, dans l’action bonne de l’impératif catégorique.

Peut-il y avoir amour véritable sans recherche du parfait dans le corps ou l’âme et exigence d’absolu dans la volonté ? Reste que la visée de la perfection n’est ni devoir être, ni être, mais EST A ÊTRE.

Cette exigence est, ce faisant, pensable mais non connaissable.

Dans l’athéisme pratique, l’existence de Dieu absolu est donc niée. Mais c’est cette négation qui permet d’approcher véritablement ce qu’est l’absolu.

Victor Hugo écrivait :

« Ces douteurs [les athées] ont frayé des routes
et sont si grands sous le ciel bleu
que, désormais grâce à leurs doutes
on peut enfin affirmer
[cette exigence d’absolu]Dieu. »

Oui, si Dieu absolu apparaissait dans la réalité sensible, s’il existait comme nous, on ne pourrait pas y croire sérieusement, veut-il dire.

Ainsi, si un certain athéisme pratique établit l’impossibilité que Dieu existe, comme chose, il ne nie pas que Dieu, qui est l’absolu, soit.

L’athéisme radical ne serait-il pas alors celui qui nierait l’exigence d’absolu au fond de l’homme?

Mais est-ce possible ?

Dans « Matérialisme et Empiriocriticisme », Lénine, athée déclaré, écrit : « … si dans l’historicisme marxiste, dialectique et matérialiste, tout est relatif absolument, alors l’absolu est … ».

On ne peut pas s’en défaire … Si j’affirme la relativité absolument, j’affirme l’absolu !

« L’homme pressent l’absolu en prenant conscience de sa propre relativité »

Kant fait sortir l’absolu, lui, de l’acte inconditionné, ou impératif, catégorique et moral. Lorsque j’agis par devoir, ainsi « je ne mens pas, parce qu’il ne faut pas mentir », mon acte est absolument désintéressé et condition sans condition. La liberté absolue ou « causa sui » émerge, et l’absolu Dieu également. Ce n’est pas la morale qui se fonde sur Dieu, mais c’est l’absolu qui se fonde sur l’acte moral et je le comprends en agissant moralement par devoir et non selon mon devoir.

Dans l’athéisme de Feuerbach, cf. : « L’essence du Christianisme », il y a bien négation d’une représentation de Dieu, d’un être fictif et substantiel, hors de l’homme, support des valeurs de justice et de liberté, mais affirmation de l’absolu dans les valeurs.

Selon Feuerbach, celui qui a besoin de projeter sur un être fictif ce qu’il n’a pas en lui, par exemple la puissance, c’est le théiste. L’athée aura, lui, l’audace de réaliser ces valeurs absolument. Il niera un être imaginaire, absolu et hypostasé, comme Dieu en trois personnes, garant et support des valeurs de justice, de liberté, de vérité.

Adler Alfred, fondateur de la psychologie individuelle, expliquera de la même façon que le « nerveux » soit atteint d’un complexe de supériorité, créant une fiction directrice, en compensation de sa petite taille ou de sa faiblesse de caractère ou psychologique.

Feuerbach voit donc dans l’athéisme comme une doctrine luttant contre la faiblesse et la compensant. On a besoin d’un support fictif hors de soi pour vivre la justice ou la liberté, bref, on se forge un arrière monde, un monde imaginaire pour échapper aux vicissitudes de la vie. Comme l’homme ne voulant pas voir la réalité, voudrait vivre dans un monde où il ne se passe rien, où il ne meurt pas.

Feuerbach prône un humanisme athée, il ouvre la voie à l’athéisme Nietzschéen ou Marxiste en réhabilitant l’homme, sujet de droit, cet homme et l’absolu ne font qu’un : « L’homme est l’absolu pour l’Homme » écrit-il. Il montre la vérité anthropologique de la conscience. L’athéisme de Feuerbach n’est pas éloigné de l’athéisme des libres penseurs qui, eux, nient aussi le support fictif qu’est un Dieu absolu, conçu et projeté hors de l’homme. L’athéisme humaniste n’est en effet pas loin de celui que Feuerbach expose dans « L’essence du christianisme ». En effet, l’humanisme athée nie aussi que cet être fictif et absolu -Dieu- puisse exister, mais ne nie pas non plus les valeurs absolues de justice et de liberté. Mais dans l’humanisme athée, ces valeurs sont portées par l’homme comme support fictif absolu, qui s’abstrait des particularismes. L’homme incarne alors l’absolu, par exemple comme support des droits de l’homme et du citoyen. L’homme, en effet, le citoyen, l’agent libre, c’est un sujet abstrait. Ainsi l’affirmation de l’absolu ne disparaît pas dans cet athéisme.

Certes, par rapport à certains humanistes chrétiens et au théisme, le support n’est pas le même, mais la fiction « homme abstrait » ou « Dieu personne » porte toujours les mêmes valeurs, « le chameau » – dira Nietzsche – c’est aussi l’homme des droits de l’homme et du citoyen, un agent libre, cause de lui-même, endossant et la responsabilité dévolue auparavant à Dieu et la culpabilité. L’homme -cause de lui-même- répond absolument devant lui et non devant Dieu.

Nietzsche voit dans les humanistes athées et certains chrétiens des tenants du nihilisme, des hommes faibles vitalement, criant à la vengeance et au ressentiment ; comme les « niveleurs » anglais qui prônent l’égalitarisme ; ces hommes nihilistes, les « derniers hommes » dit-il, posent en fait des valeurs absolues, la liberté et l’égalité, supérieures à la vie, pour la dévaluer. Ils projettent leur impuissance vitale et corporelle dans un monde souhaitable, ils mettent la vérité au dessus de tout, y croyant absolument. Bref, la logique du souhait inhérent à l’homme du ressentiment empêche les humanistes athées comme les chrétiens pharisiens de vivre les valeurs absolument. Et d’où cela provient-il ? Seulement de la confiance aveugle dans un discours non symbolique, non métaphorique et dionysiaque qui aurait pu, lui, s’appuyer sur le corps vivant et être inséré dans un milieu réel et non sur le Dieu idéal mais fictif ou sur l’homme fictif et abstrait, qui s’opposent à la réalité vitale et à la corporéité pulsionnelle du vivant, cet autre absolu.

Ainsi, cet athéisme des humanistes athées posera la fiction absolue de la volonté dite libre, pour l’homme au lieu de la liberté réalisation de la nécessité ; « si le rêve est le reflet de la réalité, la fiction d’un agent libre et d’un Dieu ou d’un homme abstrait dévalue la réalité et la vie qui est volonté de puissance et rapport de forces au niveau d’un corps vivant » écrit Nietzsche dans « La généalogie de la morale ».

Ainsi l’athéisme Nietzschéen consiste-t-il à nier l’absoluité d’un sujet fictif, Dieu ou l’homme abstrait, au profit d’un autre absolu, la vie animée par la volonté de puissance.

Son argument est celui du nominalisme, posant que hors de l’individu vivant, il n’y a pas de réalité. (Ainsi le mot « Girafe » ne renvoie qu’à un individu, « une girafe », et non à LA girafe en général. Nietzsche nie donc l’idée générale dans le mot « girafe » et affirme l’absoluité individuelle d’un être vivant avec ses pulsions dans un corps.

Dans le pronom « je », dans « je pense », le sujet au delà de mon individualité est occulté, au profit d’un moi corporel ; je ne me réfère plus à la représentation conceptuelle.

Pour Nietzsche, l’absolu ne réside que dans la vie luxuriante et non dans la projection sur une fiction qui serait compensation d’un manque de volonté de puissance comme chez tout homme du ressentiment.

Ce que nie Nietzsche, c’est donc l’absolu fictif, pour mieux exalter la vie comme absolu. C’est ce qu’il veut dire dans son célèbre « Dieu est mort », qui n’est pas une négation de l’absolu. L’athéisme chez Nietzsche rejoint celui de Freud lorsqu’il dénonce la structure obsessionnelle d’un père au ciel qui inféoderait le désir du désir, la vie et l’enfermerait dans le forclos et le non symbolique.

Ainsi, dans le cri « Dieu est mort » il n’y a pas une négation de l’absolu mais au contraire une affirmation de la vie, de la santé mentale et du corps, renforcée par rapport à une vie appauvrie, pathologique qui aurait besoin d’un arrière-monde. Un hymne à la vie, autre absolu, apparaît dans l’athéisme Nietzschéen. Mais pour ce faire, il y a lieu d’affirmer avec Spinoza, l’inexistence du libre arbitre, de la fiction, d’un sujet sans incarnation corporelle : l’homme réel « s’auto affectant » dans une connaissance sans représentation.

Ainsi, le Dieu du ressentiment, est nié car il est « reproche » contre la volonté de Puissance, la vie, la puissance dans la volonté, l’énergie vitale.

Le cri « Dieu est mort » doit donc s’entendre selon le niveau de celui qui l’interprète. Pour les nihilistes, chrétiens ou libres penseurs, l’absolu n’est que celui de la mauvaise conscience confortée lorsqu’on confond cause et effet. Quand, à partir des effets, on imagine une cause – on sépare alors la force de ce qu’elle peut – pour poser une fiction, Dieu ou l’homme abstrait, les deux fictions inhérentes à celle du théisme et de l’humanisme abstrait sont déclarés absolu.

« Généalogie de la Morale » p. 262 et 263 (Mercure )

« Tous ces pâles athées, antéchrist, immoralistes, nihilistes, ces sceptiques, ces incrédules autres rachitiques de l’esprit, ces derniers idéalistes de la connaissance en qui seule aujourd’hui réside et s’incarne la conscience intellectuelle ont un idéal ; ils croient à la vérité, c’est à dire à la mort et non à la vie qui est errance …. ils n’accèdent pas au « rien n’est vrai » donc « rien n’est permis » de l’esprit libre, mais au « tout est permis » ».

Tagore le dira « si vous fermez les portes à toutes les erreurs, la vérité restera dehors ».

L’insensé qui crie la mort de Dieu idéal dans le « Gai savoir » est l’humaniste athée et non l’esprit libre. Cet humaniste athée quête un Dieu idéal dans un discours du souhait et ne le trouvant pas comme il l’imagine, il se retourne contre lui pour affirmer l’absoluité de l’homme à la place ; Nihiliste passif, mu par l’esprit de vengeance du faible, c’est à dire sans puissance dans la volonté et le corps, l’humaniste athée pose et souhaite des valeurs de vérité, de liberté au dessus de la vie afin de la dévaluer, dira Nietzsche. La doctrine de l’athéisme nietzschéen consiste à nier l’absolu du souhait, une fiction. La mort d’un certain absolu procure un horizon d’ouverture mais des tempêtes. C’est pourquoi Nietzsche veut que cette mort se fasse au profit, non d’une abstraction ou d’une autre fiction, l’homme des droits de l’homme, mais au profit d’un absolu réel, l’individu à la vie luxuriante dans un corps et un esprit. Marx d’ailleurs poursuivra, en parlant de cet absolu qu’est l’homme mais en fonction du monde de l’homme et non d’un sujet fictif seulement sans toutes ses particularités.

Ainsi Nietzsche s’oppose à l’humanisme athée, disant que si Dieu n’existe pas, tout est permis, par exemple avec Dostoïevski ou J.P. Sartre, ou les anarchistes. Il n’en restera pas à l’historicisme ou au scientisme et affirmera au contraire « Si rien n’est vrai, rien n’est permis ». L’athéisme Nietzschéen est une ascèse, il s’oppose au nihilisme du dernier humain asservi, à l’utilitarisme plat, prêt à tout pour de petits bonheurs ou pour l’euthanasie.

Pour Nietzsche, si « rien n’est vrai et tout est perspective vitale, rien n’est permis » au contraire du libre penseur ou individualiste capitaliste à la façon de Stirner, pensant que tout est permis. Sa doctrine, l’athéisme nietzschéen est celui des grecs ; il invente les dieux absolus pour pouvoir vivre, ce qui est le plus important. Comme le disait Péguy : « Le spirituel est constamment couché dans le lit de camp du temporel ». Ainsi celui qui croyait détruire une foi fausse, contribue à purifier une foi vraie, « celle », comme le disait Henri de Lubac, « qui pour vivre a besoin de la foi des hommes » – mais aussi du mythe de l’éternel retour qui sélectionne et affirme le différent et non le même, ou la foi dans la vie comme perpétuelle création comme l’envisageait Bergson dans une infinité soulageante.

Reste que dans la postmodernité aujourd’hui, l’athéisme semble se priver de l’absolu et non plus nier une représentation de l’absolu pour une autre.

Dans l’ordre de la pensée tragique de la post modernité d’aujourd’hui, comment envisager l’athéisme et son concept philosophique, est-il une privation d’absolu ou une réhabilitation totale de l’absolu ?

Comme on le sait, il y a trois manières de philosopher, l’optimiste, la pessimiste et la tragique.

Aujourd’hui, dans la postmodernité, on est dans la position tragique.

Prenons un exemple … Pour faire une mayonnaise il y lieu de réunir du sel, du poivre, de la moutarde, un œuf, un récipient, etc … et de battre le tout. Mais selon les conditions initiales, à l’état initial, les éléments peuvent être réunis par un hasard absolu, c’est la position tragique, on réussit par hasard la mayonnaise, on peut toutefois y mettre de l’ordre et réussir la mayonnaise en prenant un fouet en bois, ce sera la position optimiste, mais on peut prendre une cuillère en métal et en battant mal les ingrédients ne pas réussir, l’ordre est alors négatif.

Ainsi Lucrèce ou Montaigne prônent-ils un athéisme tragique, dans un monde insignifiant, sans ordre : il y a absoluité du hasard. Tout est fonction du hasard absolu, tout arrive par hasard, c’est le chaos. Le chaos ou le hasard, chez Lucrèce, n’est pas la rencontre entre deux séries causales différentes, ce ne sont pas les probabilités en mathématiques, ni la nécessité, ni une contingence qui est une autre interprétation du hasard ou chaos.

Dans la pensée postmoderne tragique, le chaos ou hasard c’est un « X » antérieur à l’ordre ou au désordre. Il n’y a pas de référentiel, pas de fin, pas de fortune, pas de nature productrice, originelle dans le hasard tragique de Lucrèce, donc il n’y pas négation de quelque chose. Il n’y a pas de privation en soi de quelque chose.

Si on peut changer le « bleu du ciel », on ne peut imaginer qu’on modifie le hasard absolu ayant choisi le fait des couleurs du ciel. Nous n’avons pas de prise sur ce hasard ou chaos, il n’est pas modifiable. Nous ne pouvons qu’approuver, nous taire, garder le silence ; il y a panne irréparable : Nous sommes devant la nécessité sans nécessité dont parlaient les grecs, pas de destin, pas de cause déterminante ; le hasard, c’est être là sans un fond, c’est de la raison sans raison.

Goethe, dans « Les Sentences de 1815 », s’écriait « Tiens-t’en au parce que c’est ainsi, ne demande pas pourquoi, où, quand, comment ? Les dieux restent muets. Tiens-t’en au parce que. »

Si tout est soumis au principe de raison suffisante, si à l’être appartient la raison ; l’être n’est pas raison, dans son commencement il est un fond sans fond. C’est l’absolu total du hasard. Ainsi, le hasard ou chaos, c’est ce qui est antérieur à tout événement, à toute nécessité, à tout ordre, à toute explication dans l’athéisme de Lucrèce.

Spinoza disait « il se trouve que c’est ainsi » pour désigner l’absolu. Ce qui est en soi et conçu par soi et ce dont l’idée n’a pas besoin pour être formée, de l’idée d’une autre chose quelconque.

Dans « Les vacances de Monsieur Hulot » de Jacques Tati, l’auteur nous montre un chien qui tous les matins descend les escaliers d’un immeuble pour aller faire ses besoins. Les voisins pensent, en paranoïaques, que c’est pour les déranger, qu’il le fait exprès. Ce que Jacques Tati veut nous montrer, c’est que tout ceci n’a pas de sens, ce chien à une pulsion à vide, il est à l’image du hasard, insignifiant absolu.

La même pulsion à vide dans l’état amoureux est analysée dans « Le Banquet », Platon recherche l’objet de l’amour. On aime pour rien, par hasard, si il y a une raison, ce n’est pas de l’amour. Dans le pessimisme, il y a un sens négatif, ou positif dans la philosophie optimiste.

Je supporterai de ne pas être heureux, si tout le monde est malheureux, dira Bouddha dans sa quête de l’absolu.

« Je souffre donc j’existe » dira le pessimiste Schopenhauer, de même expliquant l’état amoureux par l’actualisation du vouloir vivre et de l’espèce dont je suis l’instrument, dans la quête de la matière primitive éternelle. Il y a non sens, mais non insignifiance. Ainsi la pensée tragique post moderne aujourd’hui se caractérise-t-elle par l’impossibilité absolue qu’il puisse y avoir quelque chose et une raison de croire, car on ne croit qu’à ce qui est absolument rien. Nous ne sommes plus dans le « je crois parce que c’est absurde » ou impossible, de Kierkegaard.

Malcolm Lowry, dans « Au dessus du volcan » montre un ivrogne qui sait tout, à savoir qu’il n’y a rien à savoir. Lucide de ce savoir du non savoir, provenant du fait que tout est hasardeux, il accepte tout : Il est interdit d’interdire, bien sûr si tout est insignifiant. Pascal disait : «  les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou avec des fous » Nous sommes alors dans la logique du pire, dans l’athéisme postmoderne il n’y a que du hasard absolu. On retrouve ceci dans Shakespeare : « L’histoire des hommes est un récit écrit et raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien » ou dans le cinéma de Kurosawa avec les trois Samouraïs, chez Dostoïevski également.

Dans l’athéisme radical de Lucrèce, la nature n’est pas comme chez les humanistes athées du XVIII ème siècle : Diderot, Helvétius, Holbach, Lalande, productrice de tout, origine de tout ; la nature pour Lucrèce dans « De Natura Rerum », c’est rien, la collection des choses seulement, ce qui existe sans la volonté des hommes, bien sûr par hasard, alors que chez Diderot s’il y a intervention étrangère à l’homme, c’est avec la notion de nature, il y a pouvoir efficace, il y a nécessité, raison, ordre : la nature remplace le Dieu du déisme seulement, c’est quelque chose d’infini, qui fabrique le monde et tout. Nietzsche le disait : « l’absolu, le hasard, c’est le chaos qui engendre une étoile qui danse », c’était un penseur tragique.

Le hasard de la pensée tragique est bien sûr l’absolu, car il apparaît dans l’absence originelle de référentiel avant, et après la nécessité. Tout est par hasard et non le fruit du hasard, quand Nietzsche nous dit « le chaos engendre une étoile qui danse ». L’athéisme postmoderne n’a pas besoin de se priver de quelque chose ou de le nier, il affirme l’absolu dans le hasard anti concept, l’intuition d’un « blanc », d’un manque à penser, l’absence d’un tout référentiel, un « X » antérieur à l’ordre et au désordre. Nous sommes bien aujourd’hui dans la certitude des incertitudes qui fonde la démocratie. Dans « De Natura Rerum », Lucrèce ajoutait : « Le chaos est spontané », c’est l’occasion, la perte de l’idée maternelle de nature, de cadre d’explication ; on n’a rien à justifier, on constate seulement. « Au commencement était le chaos » disait Anaxagore, «  puis l’intelligence vint pour tout expliquer. » …. « Ordo ab chaos ».

Mais Spinoza, s’il affirme la nécessité, c’est par rapport au hasard, considéré comme absolu, sans qu’il y ait besoin d’une justification ; fond sans fond … « qui sait si la raison de l’existence de l’homme ne serait pas dans son existence même » écrivait le matérialiste athée La Mettrie. «  Il (l’homme) a été jeté par hasard sur la terre, sans qu’on puisse savoir pourquoi et comment le mouvement qui conserve le monde a pu le créer ? Le hasard absolu est donc sans nature ».

Le matérialisme, ici, semble absolu, car le matérialisme du hasard se passe de tout présupposé, celui de la nature ou du déterminisme « mécanisé ».

La matière est, en effet, absolue car immanente et spontanée. La matière, cet absolu, peut d’elle même tout ce qui se peut.

Lucrèce ira jusqu’à penser que le hasard et la matière, c’est la même chose. La matière, autre absolu, non déterminée, non connaissable. Lucrèce souligne là un hasard spécifique, qui est l’aptitude de la nature à s’organiser spontanément. Nature, hasard et spontanéité sont synonymes. Il s’agit bien de l’affirmation d’un absolu se privant de toute intervention, cause de soi, conçu en soi, fait par soi, donc « causa sui ».

Ainsi, l’athéisme radical qui se prive de nier Dieu en affirmant que tout est par hasard, est-il une parfaite affirmation de l’absolu.

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Concluons. Nous avons vu que l’athéisme est la doctrine niant l’absolu-Dieu pour un autre absolu.

Et si, comme pour Lucrèce, l’athéisme peut s’envisager comme privation de quelque chose, c’est encore en affirmant l’absoluité du chaos, ou hasard, ou matière sans référence.

Bref, on n’échappe pas à l’absolu pour caractériser l’athéisme, la doctrine de sa négation, ou de sa tentative de privation.

L’absolu en l’homme se découvre dans l’athéisme, pour que l’homme, dans l’absolu, découvre la vraie liberté peut-être.

Jacques MARTINENT

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