Jean-Philippe VERLES : « Justices et Injustices, les limites de l’Humain »

« Justices et Injustices : les limites de l’Humain« 
Jean-Philippe VERLES
Cercle Averroès

Ma réflexion sur ce vaste thème déjà battu et rebattu, prend naturellement naissance auprès de nos anciens philosophes, Platon, Socrate, Pascal et Montesquieu qui marquèrent chacun une réflexion particulière sur la notion de justice.

Pour Platon (IV-Vème av JC), l’homme est fondamentalement un animal social. En s’interrogeant sur la meilleure organisation de la société, il considérait la Justice comme une harmonie et l’injustice comme un désordre social pouvant dégénérer en désordre moral. Pour lui, la justice est une suprême valeur et l’objet d’une aspiration profonde pour l’homme dans son élan vers la sagesse. Si la justice est un idéal, ses échecs prouvent qu’elle ne s’impose pas, ne se décrète pas, elle réclame une quête permanente. Son maître Socrate, en âme pieuse, se référait à une justice divine à qui personne n’échappait, que tout homme portait en lui et qui prenait sa source chez les dieux.

Pour Pascal (XVII ème), l’homme est fait pour la justice et le bonheur, mais il en est devenu incapable et ce qui explique pour lui cette contradiction c’est le dogme « injuste et incompréhensible » dit-il du péché originel, sans lequel on ne peut comprendre les contradictions de l’âme humaine. Nous portons en nous l’idéal de justice, mais nous ne vivons pas dans un monde idéal. Nous vivons dans un monde ou le plus fort l’emporterait plus naturellement. De la force, il en fallait certes, mais aux côtés de la justice et Pascal disait à ce propos « qu’une justice sans force est impuissante et qu’une force sans justice est tyrannique ».

Montesquieu (XVIII ème), juriste issu d’une lignée de juriste, dénonçait pour sa part tous les abus, aussi bien de la Monarchie que de l’Eglise. Il veut découvrir la raison des choses et sa foi profonde, qui n’est pas étrangère à son sens aigu de la justice, va l’élever au-dessus des lois pour en trouver l’esprit. Pour lui, la justice est une exigence profonde de l’esprit. Il fut le premier à dénoncer l’esclavage à l’époque ou la traite des noirs battait son plein.

La justice est ainsi un défi majeur de la démocratie, elle structure notre société dans un esprit de contrat, de pacte entre tous ses membres. Sans un tel pacte et notre constitution avec ses principes en est le fondement, aucune société ne peut se constituer et durablement se développer.

La justice se décline sous 3 principales formes : « justice civile », « justice pénale » et « justice sociale » (ou mieux encore de nos jours : la « justice solidaire ») qui ne sont pas de mêmes natures. En effet, les deux premières (civile et pénale) se réfèrent à des infractions contractuelles ou des actes humains dommageables, alors que la troisième, dite distributive, se réfère à une norme de société qui fixe un niveau de redistribution des richesses. Ce niveau de redistribution « arbitraire et subjectif » qui tente de donner le maximum possible à ceux qui ont le minimum, trouve rapidement sa limite dans le fait qu’au delà d’un certain seuil, on ne peut pas continuer à accroître les revenus des uns sans appauvrir tout le monde à la fois. Il apparaît ainsi clairement que dès l’instant où l’on passe de l’individuel au collectif, la notion de justice est beaucoup plus empirique et arbitraire, à fortiori lorsque l’on passe d’un pays à l’ensemble du Monde ou les acteurs s’affranchissent désormais de toutes frontières dans des stratégies mondiales.

On distinguera donc d’une part la justice comme principe ou idéal qui sert de fondement aux sociétés démocratiques et d’autre part l’ensemble des institutions qui doivent appliquer ce principe. Les deux : Principe et institutions reposent sur une exigence d’égalité. Si le principe de Justice est un idéal à atteindre pour tous, la justice en tant qu’institution qui doit trancher, punir, protéger et apporter réparation, est confrontée aux limites de l’acceptable et de l’inacceptable.

Ces règles de vie commune sont définies par des choix de société que fait la société elle-même et en permanence par l’intermédiaire des élus parlementaires. C’est donc la société elle-même qui décide de ce qui est juste pour ses membres et met en place, ou fait évoluer, les règles de vie commune.

Mais, existe-t-il une société juste ? et d’abord : qu’est-ce qu’une société juste ???

En premier ordre, une société juste serait d’abord une société ou tous ses membres sans exception seraient soumis aux mêmes règles. Si les justice « civile » et « pénale » sont relativement bien appréhendées et cadrées même si elles souffrent dans leur application, la justice sociale, elle, est bien plus difficile à définir et à appliquer.

Ainsi, une société « juste » serait-elle une société ou la redistribution sociale est équitable ? Mais selon quels critères ?

A chacun selon son rang ? selon son travail ? selon ses besoins ? selon ce que la loi lui attribue ? ou a chacun la même chose ? Autant de principes que de critères, dont certains sont même antagonistes.

Par nos origines génétiques et sociales, nous ne naissons pas égaux, alors qu’elles sont les inégalités qui doivent être comblées ( les maladies, les handicaps, les chances, …) et celles qui ne le doivent pas ? Quelle est le point d’équilibre entre l’initiative de la société pour ses plus faibles et la volonté de ceux-ci à se prendre en charge ?

Se pose donc, au-dessus de tout cela, un principe d’éthique qui doit s’appuyer sur ce que l’on appelle de « bonnes valeurs », sur une conception « bonne » de la vie. Mais alors qu’est-ce que le bonheur ? Comment mesurer le bien-être acceptable par tous, conciliant à la fois l’égalité de tous et la liberté de chacun, notions qui sont souvent divergentes.

Qu’est-ce qui peut-être acceptable par tous et inacceptable pour personne ?

Entre tolérer et accepter, il y a une graduation : l’acceptable serait un comme domaine concentrique autour de chacun de nous et la tolérance la limite extrême de ce domaine. Lorsque l’on franchit la limite de l’intolérance, on active alors les phénomènes de frustrations qui, accumulées, génèrent de la révolte et si nous transgressons les lois, de la violence.

De la justice à l’injustice, nous passons ainsi de l’acceptable à l’inacceptable, de l’équilibre au déséquilibre, de la paix à la violence, de l’ordre au désordre, nous sommes dans le sens inverse de la loi : « ordo ab chaos », dans le sens inverse de « l’ordre naturel des choses ».

Comme pour la notion de justice, la notion d’acceptabilité a différents niveaux de discernements :

- au niveau de chaque personne dans son histoire personnelle et de ce qu’elle peut vivre.
– au niveau d’une société ou d’un groupe social ou culturel et de ce qu’il peut contenir.
– et enfin au niveau de l’Universel tel qu’ont tenté de l’affirmer dans notre culture, le Christianisme ou les Lumières.

Si l’Universel relève des intuitions et des croyances intimes de chacun qui ne sont pas opposables, l’individuel et le collectif eux sont vécus au quotidien par chacun de nous et le lien direct de dépendance entre les deux est unanimement admis … même s’il est tout aussi unanimement avoué être insoluble … car en effet :

Il n’y a pas de société idéale.

Jean-Philippe VERLES

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