Octobre 2011 : Jean Étèvenaux « L » »histoire de l » »Europe à la lumière des migrations religieuses »

Vendredi 28 octobre 2011
 » L’histoire de l’Europe à la lumière des migrations religieuses « 

Jean Étèvenaux – Enseignant et Historien
(voir sa dernière publication en bas de page)

À partir du deuxième épisode de la série télévisée des Borgia, on voit un frère du sultan Bajazet [Bayezid II] (1447-1481-1512) accueilli à Rome ; il s’agit de Djem (1459-1495), celui qui, sous le nom de Zizim, a laissé son nom à la tour de Bourganeuf (Auvergne) où il vécut de 1486 à 1488 avant, justement, d’aller à Rome. Ce genre d’hospitalité, accompagné ou non d’une conversion religieuse, n’apparaît pas aussi extraordinaire qu’on pourrait le croire, mais cela ne concerne que des cas individuels et n’a donc pas grand chose à voir avec les péripéties bien connues des juifs espagnols et portugais accueillis dans l’empire ottoman — d’où le développement du rite sépharade (voir infra). On se trouve là en présence d’opposants ou de conspirateurs qui ont reçu l’asile, parfois avec certains de leurs partisans, chez ceux dont ils se trouvaient théoriquement les ennemis.

Inculturation ou repli identitaire :

Le phénomène semble avoir été particulièrement important dans l’empire byzantin, dont des princes et des généraux n’ont pas hésité à faire appel à des Turcs seldjoukides ou ottomans, en particulier Alexis Ier Comnène (1081-1118) et Jean VI Cantacuzène (1347-1354) ; bien entendu, cela a amené des déplacements de populations. Toutefois, pour rester dans le même domaine géographique, ces petites migrations ne semblent pas avoir pris une mesure aussi importante qu’après la prise de Constantinople par Mehmet II (1444-1446 et 1451-1481) : à partir de 1453, non seulement il fait venir auprès de lui des artistes italiens comme Gentile Bellini (1428-1507) en 1479 mais il établit de nombreux colons d’Anatolie qui turquifient et islamisent la région — comme les quelque 50 000 établis dans la partie nord de Chypre entre 1974 et 1995, pour renforcer ceux arrivés à l’époque ottomane.

Sur un plan théorique, le lien entre religion et migration pose au moins deux problèmes. D’abord, celui de la capacité d’une croyance établie à s’adapter à de nouveaux lieux et, éventuellement, aux populations au sein desquelles elle veut s’inculturer. Ensuite, celui des nouvelles expressions que doivent adopter les anciens croyants du fait de leur déplacement, ce qui peut amener de nouvelles pratiques religieuses. Tout cela peut aboutir à la mise en place de paysages religieux inédits, depuis des situations hybrides combinant des convictions auparavant sans rapport jusqu’à des replis identitaires voulant garantir l’orthodoxie de la foi — et dont certaines vont jusqu’à reconstruire une origine idéale plus ou moins proche des réalités historiques. Ces difficultés apparaissent encore aujourd’hui dans la partie sud-occidentale des Balkans : les Serbes orthodoxes convertis à l’islam sous l’occupation ottomane prétendent avoir toujours été musulmans alors que les Albanais musulmans n’éprouvent aucune gêne à reconnaître que leurs ancêtres étaient catholiques.

L’Europe a toujours connu des mélanges de populations. 
Provoqués au départ dans le cadre de poussées démographiques ou d’expéditions militaires presque toujours venues de l’est, ils ont apporté des contacts en tous genres sans qu’il y ait systématiquement eu des chocs de civilisations. Des métissages se sont même parfois produits, ethniques et culturels. Au XXe siècle, les déplacements forcés, les déportations, les exodes humanitaires et les attirances économiques ont contribué et contribuent encore à donner un visage multiple aux mouvements de population.

À l’heure des débats sur l’immigration, sur la coexistence des civilisations et sur les conditions de travail, on peut s’interroger sur une donnée qui n’est certes pas nouvelle mais qui se pose désormais avec une acuité ressentie par tous, la religion devenant souvent un critère discriminant.

Huguenots et vaudois :

Il ne faut pas non plus oublier que, dans ses déplacements, le migrant peut être mû totalement ou partiellement par sa foi, que ce soit au travers des pèlerinages ou de la guerre sainte. Il demeure en tout cas difficile de nier que le catholicisme a constitué un élément essentiel dans l’identité des migrants partis d’Italie, de Pologne, d’Espagne, du Portugal ou de Belgique ; sait-on que, par exemple, il existe encore en France des paroisses et des aumôneries polonaises, notamment chez les oblats de Marie Immaculée, avec une délégation indépendante de la province de France-Belgique ? Quant aux musulmans, les débats récurrents sur la Grande Mosquée de Paris et sur le Conseil français du culte musulman rappellent que, même à l’intérieur du sunnisme majoritaire, demeurent de sourdes mais fortes luttes d’influence entre Marocains, Algériens et Turcs…

Dans l’Histoire, les uns et les autres ont parfois vu débarquer ceux qui étaient considérés sur leurs terres d’origine comme des hérétiques ou, pour employer un terme du vocabulaire d’aujourd’hui, des dissidents. Cela concerne les diverses rives de la Méditerranée, qui ont ainsi joué le rôle de terre d’accueil ou de terre d’exil, bien que cela ait affecté aussi d’autres régions de l’Europe, par exemple lors de la révocation de l’Édit de Nantes qui, en 1685, amena nombre de huguenots français en Suisse, en Prusse, en Grande-Bretagne et dans ses colonies américaines et aux Pays-Bas, ainsi que, de là, en Afrique du Sud ; à une autre échelle, les « vallées vaudoises » du Piémont semblent peuplées de descendants des dissidents lyonnais du XIIe siècle issus de l’enseignement de Pierre Valdo et dont certains ont émigré au XIXe siècle jusqu’en Argentine et en Uruguay — Napoléon Bonaparte nommera l’un d’eux, modérateur de l’Église vaudoise, Pierre Geymet (1753-1822), comme sous-préfet de Pignerol de 1801 à 1814.

Sans négliger les mouvements qui se sont effectués ailleurs sur le continent, notamment à partir de la Scandinavie avec les Vikings, mais aussi à partir de l’Irlande du monachisme celtique — qu’on songe à la Navigatio Sancti Brendani abbatis [Navigation du saint abbé Brendan] qui l’aurait amené, au VIe siècle, jusqu’aux Canaries et aux Açores —, la Méditerranée semble avoir été un lieu privilégié. Le choix de cette perspective maritime provient du fait que cette mer constitue le bassin d’expansion, par ordre chronologique mais souvent superposés, du judaïsme, du christianisme et de l’islam. Certes, contrairement à la religion gréco-romaine, les trois monothéismes ne sont pas nés à proprement parler dans le bassin méditerranéen, mais plus ou moins à l’est ; on ne peut toutefois nier qu’ils ont tous profité des facilités de déplacement sur ses rives pour se développer. En cela, d’ailleurs, ils n’ont fait que s’inscrire dans une histoire plus ancienne, par exemple illustrée par Malte, où se sont succédé depuis des millénaires les civilisations, les langues, les alphabets et les croyances.

L’Europe évangélisée :

Il n’est pas sans intérêt de prendre en compte la géographie du monde méditerranéen. Le problème consiste à arriver à déterminer le rôle des massifs montagneux : les Pyrénées pour la péninsule ibérique, les Alpes pour la péninsule italienne, les Alpes dinariques et les Rhodopes pour la péninsule balkanique et, enfin, les monts Taurus pour la péninsule d’Anatolie. Il faut également tenir compte du désert du Néguev et des montagnes de l’Atlas et du désert du Sahara pour le Maghreb, la Libye et l’Égypte. Cela revient à se demander s’il s’agit d’obstacles ayant rendu le monde méditerranéen imperméable à ce qui se trouve un peu plus loin. Or, en ce qui concerne les religions, à l’évidence, il n’y a pas eu de barrière. Les mythologies des peuples celtes, germaniques, scandinaves, scythes, huns, slaves et hongrois se sont répandues dans toute l’Europe continentale, non sans assimilation, parfois, aux dieux gréco-romains. D’une manière plus générale, on relève un mouvement d’est en ouest depuis l’Antiquité et qui commence avant même la dispersion des trois monothéismes juif, chrétien et musulman. Il peut d’ailleurs être illustré par l’histoire d’Europe, cette princesse phénicienne — donc de la côte libanaise — enlevée par Zeus et emmenée vers la Crète.

Sur le plan historique, lors des guerres médiques (Ve siècle av. J.-C.) et, plus généralement, au moment où les Perses cherchent à s’étendre aussi bien dans le monde égyptien que dans le monde grec (VIe siècle), leur religion a pénétré la Méditerranée ; mais on se trouvait encore à une époque où la divinité était étroitement associée au peuple qui la célébrait. Les choses changent lorsqu’on voit les Hébreux se tourner vers « le veau d’or » [l’Apis égyptien] à l’époque de Moïse (XIIIe siècle ?), puis Salomon (Xe siècle ?) accepter des dieux étrangers. Surtout, c’est le monde hellénistique et romain qui accueille des cultes égyptiens et asiatiques, notamment ce qu’on va appeler les religions à mystères. Le judaïsme profite de son statut de religion nationale, de surcroît généralement non prosélyte, pour s’établir partout où existent des communautés juives. Le christianisme, quant à lui, après une période de défiance et de rejet, se coule dans les structures de l’empire romain ; il va même en assurer la pérennité en maintenant à l’ouest, après la chute de Rome en 476, diverses formes d’idée impériale et en investissant complètement à l’est, jusqu’en 1453, l’empire byzantin.

Le christianisme a beaucoup profité des migrations des individus et des groupes sur la Méditerranée. Tous les textes et toutes les traditions de l’Europe occidentale montrent des arrivées de l’est : les Grecs d’Asie saints Pothin et Irénée à Lyon, les juives saintes Maries de la mer en Provence, le Grec saint Regulus [Rule] en Écosse, tout cela ayant commencé avec les déplacements de saint Paul et de saint Pierre à Rome. Bien vite, il y eut de véritables groupes organisés : les missions. Ce furent donc des migrations limitées, amenant ici ou là des moines — dans la tradition occidentale, c’est à eux qu’est confié le soin d’évangéliser les terres extérieures. Ainsi des bénédictins, qui se multiplient un peu partout, à partir du mont Cassin où saint Benoît de Nursie (480-547) met au point sa règle alors que, paradoxalement, il n’était pas très favorable à ce qu’ils vivent au-dehors ; pourtant, ce sont eux qui ont défriché l’Europe du Xe au XIVe siècle, permettant son peuplement un peu partout. À une époque où s’achèvent les grandes transhumances — Slaves aux VIe et VIIe siècles, Hongrois au Xe —, ils contribuent fortement à la stabilisation du continent, y compris dans sa partie méditerranéenne — dès le VIIe siècle, Croates et Bulgares se heurtent à l’empire byzantin. Le phénomène se poursuivra avec les « saints frères », les moines macédoniens Cyrille et Méthode : au IXe siècle, ils se rendent de Thessalonique jusqu’en Europe centrale, plus particulièrement en Moravie, après avoir prêché le christianisme aux Khazars de Crimée.

Les foules des croisades :

C’est donc maintenant qu’il faut parler de la nouvelle puissance apparue à l’est, autant politique que religieuse, l’islam. On a vu que celle-ci a été parfois utilisée par les empereurs byzantins, soit dans le cadre de leurs luttes intestines soit par rapport aux dangers extérieurs, particulièrement les Bulgares et les Normands, ces derniers ayant manifestement voulu mettre sur pied une véritable puissance méditerranéenne. En tout cas, si l’on se place dans une perspective historique, la nouvelle religion s’est singularisée par une suite de conquêtes rapides, notamment au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et dans la péninsule ibérique.

À partir du XIe siècle, entre autres parce que certains califes fatimides, les Turcs Seldjoukides et les Bédouins deviennent de plus en plus menaçants, empêchant particulièrement les pèlerinages de chrétiens extérieurs en Terre sainte, le pape et les souverains de l’Europe occidentale lancent plusieurs croisades pour tenter de reprendre le contrôle des territoires occupés par les musulmans. Si ces croisades se sont soldées par un échec, elles ont exercé une grande influence religieuse et culturelle — plus sensible, aujourd’hui, dans le monde musulman que chrétien, puisque les intégristes de l’islam dénoncent toujours les Occidentaux comme des « croisés » et affirment que l’État d’Israël aura finalement le sort des enclaves « latines » disparues définitivement au bout de deux siècles. Sans aller jusqu’à reprendre les légendes utilisées contre les templiers accusés d’avoir adopté des croyances musulmanes, il y a eu de véritables contacts entre chrétiens et musulmans, plusieurs princes de ces derniers s’alliant aux grands féodaux du royaume de Jérusalem, de la principauté d’Antioche et des comtés d’Édesse et de Tripoli, sans oublier ceux du royaume arménien de Cilicie. Il en aura été de même avec les entités issues de la prise de Constantinople : l’empire latin de Constantinople (1204-1261), le royaume de Thessalonique (1205-1222), la principauté d’Achaïe (1205-1428), le duché d » »Athènes (1205-1458) et le duché de Naxos (1210-1566).

Ces expéditions ont mis en mouvement des dizaines de milliers de personnes. S’il ne faut pas celer l’appât des biens de toutes sortes et l’attrait de l’aventure, les motivations religieuses ont entraîné dans le bassin oriental de la Méditerranée des chrétiens convaincus, qui témoignent d » »une véritable spiritualité populaire tournée vers l » »action et servant à gagner le salut. Ces masses se montraient fort réceptives à la promesse de l » »indulgence plénière donnée par la papauté mais au moins autant à la certitude que la récupération du Saint-Sépulcre constituerait le début d » »une ère nouvelle. À leurs yeux, la délivrance de Jérusalem apporterait une ère nouvelle dans l’Histoire : l’attente eschatologique et millénariste — 1033 marquait les mille ans de la mort et de la résurrection du Christ — se révèle très forte dans un peuple soucieux d’empêcher la venue de l » »Antéchrist et de hâter la parousie. Ils ont donc pour mission de libérer les Lieux saints et de purifier le monde du mal afin de préparer le retour de l’homme-Dieu. Cela se retrouve également dans la mise au point des ordres de moines-soldats : les templiers, remontant à 1118, les hospitaliers de Saint-Jean [plus tard chevaliers de Malte], organisés en 1121, et les chevaliers teutoniques, formés en 1190, doivent protéger les pèlerins et combattre les Infidèles mais aussi exprimer la soif de l’absolu chrétien. D’une manière plus générale, le Christ est perçu comme le parfait seigneur auquel on doit se sacrifier et dont on est le soldat, le « miles Christi ».

Statut des minorités :

Sans vouloir verser dans une approche irénique des rapports entre les deux religions — qui se connaissent assez mal —, on peut dire que, tout comme les musulmans reconnaissent les communautés juive et chrétienne en leur concédant le statut de la dhimmitude, les États latins d » »Orient et la Sicile accordent aux musulmans des institutions propres et une certaine liberté de culte. Après les inévitables premiers excès, s’est mise en place une cohabitation d’autant plus acceptable que les musulmans de l » »époque ne perçoivent guère le motif religieux de la croisade.

En fait, les échanges, mais surtout économiques, vont être stimulés par les croisades, qui amorcent donc une reprise de l’activité en Europe de l’ouest après la longue période de troubles et de récession d’après la disparition de l’Empire romain. Les expéditions en Terre sainte permettent de relancer les activités commerciales depuis les ports d’Italie, car les États musulmans n’ont jamais été de véritables puissances navales — ce qui ne les a pas empêchés d’envoyer d’excellents navigateurs et explorateurs dans l’océan Indien, le golfe Persique et la mer Rouge. Les échanges avec l’Orient musulman et même plus lointain vont très vite restés contrôlés par les commerçants italiens, plus particulièrement Venise et Gênes, cette dernière concentrant surtout ses activités en mer Noire afin de développer son commerce textile mais se lançant aussi dans de grands voyages de découvertes maritimes vers l’Atlantique. Mais la religion n’y tient aucune place.

Un cas particulier est fourni par le statut accordé aux marchands chrétiens autorisés à commercer dans les États musulmans de la Méditerranée, singulièrement en Afrique du Nord. S’il s’agit de groupes numériquement faibles et sur lesquels, d’autre part, les autorités locales, notamment à Tunis, étaient heureuses de s’appuyer face au pouvoir de la Porte, cette mise en place n’en témoigne pas moins d’une certaine acceptation de l’élément chrétien — puisque des religieux et des bâtiments spécifiques étaient prévus par exemple pour les Génois. Par ailleurs, elle va servir de modèle aux souverains aragonais et castillans, au moment de la Reconquête de la péninsule, pour organiser les communautés restées musulmanes.

Le temps de l’Hégire :

Mentionnons toutes les colonies chrétiennes établies dès la fin du premier millénaire dans l’est de la Méditerranée, tels les Arméniens de Crimée et de Cilicie. Mais on trouvera aussi sur les bords de la mer Noire des Catalans et des Italiens des grandes cités commerçantes. En terre musulmane, on peut y voir l’anticipation des fameuses Capitulations qui, à partir de François Ier, permettront une présence officielle procurant aux Français le droit de voyager, de commercer et de pratiquer le christianisme. En 1580, l » »Angleterre signera un traité semblable, puis les Provinces-Unies en 1609 et l » »Autriche en 1675. Il faut noter que, à côté de la possibilité pour les ressortissants des pays européens d » »être jugés par des tribunaux spéciaux, il leur était concédé un droit de regard sur les affaires des chrétiens ottomans ; certains, ainsi que des juifs, vont ainsi acquérir une de ces nationalités afin d » »échapper aux tribunaux locaux, particulièrement au XIXe siècle — qu’on songe aux Camondo qui, avant de devenir français, furent sujets autrichiens puis piémontais.

On n’oubliera pas que, au cours des siècles, la Méditerranée est restée le mare nostrum des Latins, sur laquelle les trois continents européen, asiatique et africain ouvraient chacun leur façade, et que les pays qui l’entouraient ont formé une communauté solide sous l’Empire romain. Depuis l’Antiquité, elle apparaît comme une zone de richesses humaines et économiques, des esclaves aux cultures en passant par les échanges en tout genre qui attirent les convoitises, particulièrement celles, constantes, des pirates.

Avec le nouveau millénaire, le XIe siècle a constitué une époque de changements. Les dernières grandes migrations venues d’Asie ou du Nord se sont achevées au siècle précédent par la conversion au christianisme de ces peuples : Slaves aux IXe et Xe siècles, Vikings au Xe siècle — qui vont aller en Normandie, en Sicile et en Russie — et Hongrois aux Xe-XIe siècles. En revanche, le monde musulman, toujours sur la lancée partie de l’Hégire — qui veut dire « émigration » en arabe — en 622, a avancé sur tout le pourtour méditerranéen, convertissant païens, chrétiens et juifs, pénétrant en Europe depuis l’Afrique en franchissant le détroit de Gibraltar en 711 et, seulement six siècles plus tard, arrivant d’Asie par les Dardanelles en 1347. Les Arabo-Berbères vont remonter jusqu’à Poitiers en 732 et les Turcs vont battre les Serbes à Kosovo en 1389 et menacer Vienne en 1529 et 1683, tentant de s’emparer de Malte en 1565 mais s’établissant à Rhodes et en Crète en 1522 et à Chypre en 1571, malgré la défaite navale de Lépante la même année ; les forces militaires ottomanes sont appelées par les chroniqueurs turcs « l’armée de l’islam ».

Reconquista et commerce :

Cette dimension religieuse fait que, comme pratiquement tous les musulmans, les Turcs n’acceptent pas le christianisme — bien que l’on trouve aujourd’hui en divers endroits des populations turques chrétiennes, juives, bouddhistes, zoroastriennes, animistes et baha’is. L’islam va donc apparaître comme la religion de ceux qui luttent contre la chrétienté, ancêtre direct de l’Europe. Or, dès le XIe siècle, la Reconquista est en marche — au VIIIe siècle au Portugal — : en 1085, Tolède tombe face aux chrétiens et Alphonse de Castille en fait sa capitale, ce qui n’empêche pas que la ville voie cohabiter chrétiens, musulmans, et juifs. Quatorze ans plus tard, en 1099, de l’autre côté du bassin méditerranéen, Jérusalem, aux mains des musulmans depuis 638 et plus précisément des Turcs Seldjoukides depuis 1095, est conquise par les chrétiens de la première croisade. Si la présence latine — l’époque dit « franque » ou « roumie » — ne dure pas plus de deux siècles, les souverains hispaniques, eux, vont achever l’élimination des États musulmans en 1492 avec la prise du royaume maure de Grenade ; on peut noter que cette date se situe moins de quarante ans après la disparition d’un empire millénaire, celui de Byzance, avec la chute de Constantinople en 1453.

En fait, les mélanges ont été importants entre le monde musulman, l’Occident catholique et l’Empire byzantin orthodoxe, sans oublier des groupes qui, de manière collective ou individuelle, naviguaient entre eux, tels les Arméniens, les catholiques maronites du Liban ou les juifs sépharades venus d’Espagne dans l’empire ottoman. Avant les génocides du XXe siècle, des peuples ont entièrement disparu, surtout par assimilation, tels les Khazars entre le VIe et le XIIIe siècle, un peuple turc ayant sans doute majoritairement embrassé le judaïsme et dont l’empire s’étendait de la Volga au Caucase, de la mer Noire à la mer d’Aral ; pour certains intellectuels — Alfred Koestler, Marek Halter, Marc Ferro ou Shlomo Sand —, ils seraient même à l’origine des ashkénazes…

Au-delà même des croisades, qui ont amené de véritables mélanges de populations, l’Orient non byzantin est entré dans la vie quotidienne de l’Occident. C’est ainsi que Venise, avec sa basilique Saint-Marc et son commerce méditerranéen, est restée la ville européenne entretenant le plus de contacts avec l’Orient. Le commerce autour de cette mer reste très actif : d’Europe du nord viennent bois et fourrures, l’Europe de l’est fournit les esclaves — un cas intéressant car, dans la pratique, ceux-ci ne pratiquent jamais la même religion que leurs maîtres — et depuis l’Europe de l’ouest arrivent les draperies fabriquées en Angleterre et en Flandre ; enfin, le lointain Orient envoie épices, bijoux, soie et étoffes précieuses, autrement dit des produits de luxe. Ainsi se développent les circuits financiers, notamment en Italie du nord, mais aussi en Allemagne hanséatique, dans les États de Bourgogne, en Champagne, à Genève et à Lyon : les compagnies commerciales apparaissent et la lettre de change permet d’éviter la circulation de grandes sommes d’argent.

Il n’est sans doute pas exagéré de dire que, dans le cadre de ce capitalisme marchand en train de naître, ce sont les Européens de l’ouest — ceux de l’est vont vite être bloqués par l’avancée ottomane — qui profitent le plus des échanges culturels. Ils vont ainsi emprunter au monde musulman la xylographie, ancêtre de l’imprimerie, la porcelaine, la soie, le papier, les chiffres arabes, la médecine, l’algèbre, des plantes inconnues jusqu’alors tels l’abricotier, le cerisier, l’oranger, sans oublier la redécouverte des auteurs grecs et latins et des philosophes comme Aristote et Platon, dont les œuvres ont été paradoxalement transmises par les chrétiens orientaux, notamment les assyro-chaldéens, les melkites et les arméniens — ainsi que par les copistes du mont Saint-Michel et d’ailleurs. Les migrations religieuses, là, sont d’ordre intellectuel.

Étudiants et pèlerins :

Marchands et commerçants constituent donc des petits groupes humains se déplaçant plus ou moins régulièrement, sujets aux aléas touchant ceux qui transportent avec eux de l’argent ou dont on peut en tirer sous forme de rançon. Mais, malgré l’augmentation de leur nombre, ils sont moins importants que les étudiants des universités à partir de la fin du XIe siècle — Bologne en 1088 — et, surtout, du milieu du XIIe siècle — Paris en 1150 et Oxford en 1167 — tandis qu’existait un enseignement supérieur à Byzance dès le IXe siècle. En tout cas, étudiants et maîtres se déplacent parfois de fort loin : l’absence de frontières, la langue commune, le caractère universel des grades universitaires et une organisation semblable partout entraînent une véritable peregrinatio academica. De toute manière, aux yeux des penseurs du Moyen Âge, il est normal de voyager ; saint Thomas d’Aquin lui-même aurait parcouru quelque 11 000 kilomètres à pied ou à dos d’âne entre Cologne, Paris et Naples. Cela explique une structuration en nations, par exemple à Paris, où on en dénombre quatre : Picardie, Normandie, Angleterre — Anglais, Scandinaves et Slaves — et France — Île-de-France, mais aussi Midi, Italie et Espagne.

En fait, ce sont les pèlerins qui constituent la migration la plus importante et la plus constante. Or, de même que, aujourd’hui, le sanctuaire de Lourdes transforme Pau en aéroport international, les pèlerinages ont vivifié le Moyen Âge, spirituellement et temporellement. Les croisades elles-mêmes ont d’abord été vécues comme des pèlerinages — il s’agissait, d’ailleurs, de permettre à nouveau le libre accès aux Lieux saints. Que cela concerne un petit sanctuaire local ou régional ou l’un des grands centres comme Rome, Saint-Jacques-de-Compostelle ou Jérusalem, ils sont entrepris, sauf les cas de pénitence ordonnés par l’Église ou de sanction judiciaire prononcée par le pouvoir civil, de façon volontaire ; il s’agit soit d’expier une faute grave, soit de solliciter une faveur spéciale, en particulier la guérison d’une maladie, soit de rechercher son salut.

Les pèlerins voyagent alors en groupe sous la houlette d’un guide et parfois d’une escorte armée, pour échapper aux nombreux périls du voyages, et suivent des itinéraires connus, jalonnés de sanctuaires, de couvents ou d’hospices prêts à les accueillir et à leur offrir gîtes et couverts ; ils prennent généralement la précaution de faire leur testament auparavant. Le pèlerinage s’effectue normalement à pied même si les plus riches se déplacent à cheval ou à dos de mule, avec des itinéraires comportant des repères routiers tels que les Montjoies — balisant les endroits dangereux ou les points de vues permettant de découvrir une ville de pèlerinage — ainsi que les calvaires, les chapelles et les autres oratoires servant de haltes pour la prière et le repos. Les hospices routiers, situés sur les grands axes, accueillent les pèlerins désargentés en leur dispensant gratuitement soins, nourriture et réconfort. Ce sont donc des migrations saisonnières permanentes.

Des orthodoxes russes de toutes obédiences :

De nos jours, au XXe siècle, un exemple de migration intra-européenne à forte connotation religieuse est fourni par les Russes qui ont fui leur pays à partir de 1917. La religion étant systématiquement persécutée par les Soviets dès les débuts de l’ère léniniste, celle-ci a d’autant plus contribué à l’affirmation identitaire que l’orthodoxie russe voit, au moins depuis le XVIe siècle, Moscou comme la troisième et dernière Rome et que le système de l’autocéphalie propre aux orthodoxes favorise la constitution d’Églises nationales. Bien que, dans un premier temps, l’Église russe ait profité de la nouvelle situation pour se séparer de l’État auquel Pierre le Grand l’avait imbriquée, des divisions sont apparues, qui ont évolué tout en se perpétuant. Aujourd’hui, les Français d’origine russe se partagent en plusieurs obédiences, liées aux conditions de l’émigration mais aussi au degré de confiance accordé aux ecclésiastiques restés sur le sol soviétique pour y maintenir des structures forcément contrôlées par le pouvoir communiste ou post-communiste. On distingue donc :
– le diocèse de Chersonèse du patriarcat de Moscou (France, Suisse, Espagne et Portugal) ;
– l’archevêché des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale, dépendant du patriarcat œcuménique de Constantinople ;
– l’Église orthodoxe russe hors frontières ;
– trois scissions issues de cette dernière :
a) l’Église orthodoxe russe en exil (primat intérimaire : Mgr Vladimir de San Francisco) ;
b) la Vraie Église orthodoxe russe – Synode lazarite (primat actuel : Mgr Tikhon d » »Omsk) ;
c) diocèse d’Europe occidentale de l’Église orthodoxe russe hors frontières – Autorité suprême provisoire de l » »Église (primat actuel : Mgr Agafangel d » »Odessa) — représentée à Lyon (église Saint-Nicolas).
Il faudrait y ajouter ceux qui, pour des raisons diverses, fréquentent d’autres Églises orthodoxes, bulgare, géorgienne, grecque, roumaine ou serbe notamment, sans oublier les multiples petits groupes comme l’Église orthodoxe de France, l’Église orthodoxe française, l’Église orthodoxe des Gaules ou l’Église orthodoxe d’Europe. Très peu sont devenus catholiques, comme l’avaient fait en 1814 la future comtesse de Ségur et sa mère, la comtesse Rostopchine. En revanche, les divisions énumérées ont pénétré depuis une vingtaine d’années dans la Fédération de Russie.

Mêlées à beaucoup de migrations, les croyances religieuses ont souvent favorisé le maintien d’une identité ou consolidé un sentiment d’appartenance mais ont parfois aussi contribué à un émiettement des structures ecclésiastiques — ce qu’on voit aussi avec les imams autoproclamés de l’islam européen.

Jean Étèvenaux

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L » »Europe a toujours connu des mélanges de populations.
Provoqués au départ dans le cadre de poussées démographiques ou d » »expéditions militaires presque toujours venues de l » »est, ils ont apporté des contacts en tous genres sans qu » »il y ait systématiquement des chocs de civilisations. Des métissages se sont même parfois produits, ethniques et culturels. Au XXe siècle, les déplacements forcés, les déportations, les exodes humanitaires et les attirances économiques ont contribué et contribuent encore à donner un visage multiple aux mouvements de population.
A l » »heure des débats sur l » »immigration, sur la coexistence des civilisations et sur les conditions de travail, on peut s » »interroger sur un phénomène qui n » »est certes pas nouveau mais qui se pose désormais avec une acuité ressentie par tous.

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