Février 2014 : Christophe VIGERIE « La nouvelle place de l’Homme » Anthropologie


Vendredi 28 février 2014

Conférence sur l’anthropologie
« La nouvelle Place de l’Homme »

Christophe VIGERIE

( Cliquer sur les diapos pour les agrandir )

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1863 et 1864. Deux années consécutives de découvertes qui vont changer le monde.

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1863. En quelques semaines Edouard Lartet (1801-1871) et Henry Christy (1810-1865) « inventent » ou découvrent, c’est selon, cinq sites en Vallée Vézère.

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Puis l’année suivante, en 1864, Edouard Lartet, encore lui, découvre dans le gisement préhistorique de La Madeleine, qui deviendra un peu plus tard éponyme du Magdalénien, une plaquette d’ivoire de mammouth sur laquelle était gravée un mammouth.

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Ces découvertes vont profondément changer l’histoire des sciences et des idées.

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Cependant, la question est ; comment Edouard Lartet et Henry Christy ont-ils déterminés les lieux de prospections.

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En effet, les découvertes archéologiques précédentes étaient fortuites. Elles étaient dues la plupart du temps à des travaux publics ou à l’extraction de gravière.

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On considère que c’est avec les découvertes de Boucher de Crèvecœur de Perthes (1788 – 1868) en 1830 dans la vallée de La Somme que l’archéologie est reconnu.

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Ce sont des travaux d’extractions dans des gravières situées dans les terrasses alluvionnaires du Quaternaire de la Somme et de ses affluants que des ouvriers découvrent des « pierre de foudre » et des vestiges osseux d’animaux appelés à l’époque ante-Diluvien. Ils font appel à Bouchers de Perthes, érudit local qui est passionné « d’antiquités ».

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Son analyse des coups de poings comme étant des outils d’époques préhistoriques fait long feu. Les savants de 1830 ne verront dans ces silex aménagés que de banales pierres.

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C’est d’autant plus étrange que précédemment, deux, voir trois thèses avaient opté pour une interprétation des « pierre de foudre » identique à celle de Bouchers de Perthes.

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Il devra attendre 1853 pour que la communauté scientifiques reconnaissent unanimement ses découvertes comme étant préhistorique. Edouard Lartet et Charles Lyell font partie des savants qui visiteront les sites que Boucher de Perthes avait fouillés et leur expertises seront déterminantes, l’un pour la géologie, l’autre pour la stratigraphie.
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Antériorité de l’interprétation anthropique des « pierre de foudre » :

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Ces « pierre de foudre » étaient connus depuis fort longtemps.

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Déjà, durant l’antiquité des textes nous apprennent leur existences. Pythagore (580-495 Avant J.C.), lors d’un voyage en Egypte vers 547 avant J.C., raconte qu’il est « purifié » par des prêtres qui le frotte avec des « pierres de foudres ». Son analyse de ces pierres se retrouve chez Pline l’ancien (23-79 Avant J.C.) qui publie une encyclopédie où il compile le savoirs des auteurs philosophes grecs. L’empereur Auguste cite également les pierres de foudre.

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Pour les auteurs de l’Antiquité, ces « pierres de foudre » se forment lors d’un impact de foudre au sol. Il en résulte une transformation qui provoque l’apparition de ces pierres aux formes étranges. Ces auteurs ne font que reprendre des mythes bien plus anciens, ce n’est qu’une transcription. Pour preuve le grand nombre de mythes similaires ou très approchant dans l’ensemble de l’Europe.

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Le texte de Pline est traduit dans la monde arabo-musulman vers le Xe siècle et l’Europe médiévale redécouvre au XIIe siècle l’hypothèse, entre autre, concernant ces fameuses pierres de foudre. C’est également l’époque ou les Philosophes Grecs sont de nouveau reconnus.

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Mais comment expliquer cette thèse qui nous parait farfelu rétrospectivement.

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Depuis la préhistoire, ce qui nous distingue des autres animaux, le propre de l’Homme, c’est donner du sens au monde qui l’entoure.

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Nos ancêtre vont créer des « systèmes » de compréhension du monde. Nous allons nommer les choses pour nous les approprier. Bon a manger, mauvais à manger, dangereux ou pas, qui rampe, vole ou marche, la nuit le jour, ça pique, ça mord… Cette classification, ou plutôt cette mise en case du monde permet de le sectoriser.

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Cette classification nécessite un langage. Même primitif, ou archaïque. Ce devait déjà être le cas pour les Homo habilis. Avec Homo erectus, avec la complexification des relations inter-individus (nécessité de transmission de savoirs-faire, construction de structures bien plus élaborés que les simples abris des Homo habilis, etc…) le langage atteint un niveau de complexité élevé. Les stratégies de chasse active (les premières traces datent environ de 600 000 B.P.) nécessitent de compartimenter les actions de chacun par rapport à l’action générale, il faut partager une carte mentale du territoire avec les autres chasseurs pour s’y déplacer en fonction des proies que l’on cherchent à attraper. Il est difficile d’imaginer qu’ils n’aient pas utilisé un langage pour nommer les lieux, se raconter des histoires de chasses ou autres choses au coin du feu (environ 600 000 B.P.). La thèse soutenue que le langage n’apparaît qu’avec Homo sapiens et qui plus est au alentour de 40 000 ans B.P. est une absurdité, ne tient pas. Les rituels d’enfouissements (120 000 B.P.), pour ne parler que de ce phénomène, sont difficilement envisageable sans un langage structurant. C’est notre langage qui est le support de cette classification.

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Nous ne connaitrons jamais les systèmes de classifications qui ont été inventés, créées par les sociétés préhistoriques. Nous pouvons cependant être certain de leurs complexités et de leurs antériorités.

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Les plus anciennes traces écrites de classifications qui nous sont parvenus viennent de l’antiquité. Dans un premier temps ces systèmes seront religieux, c’est le monde des cités états et des premiers empires, Sumérien et Égyptien. L’observation de la nature et des phénomènes météorologiques tient plus de la volonté d’y trouver des augures que de chercher des explications logiques. Les premiers calendrier astronomiques sont constitués pour trouver « l’inspiration » des dieux. Puis avec le monde Égéen méditerranéen et particulièrement dès le début de l’âge du fer, environ 700 avant J.C., deux systèmes de classification du monde vont coexister.

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Celui qui concerne le monde « physique » qui nomme et explique le monde du visible.
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Celui qui concerne le monde de la « métaphysique » qui tente d’expliquer le monde de l’invisible.

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Physique, l’observation de la nature et la compréhension que cette dernière est régit par des « lois ». Les toutes premières lois perçues par les philosophes grecs : les mathématiques et la géométrie.

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Métaphysique, l’élaboration d’un panthéon qui pour la première fois voit apparaitre des dieux à visages humain. La maitrise de plus en plus affirmé de la nature donne aux hommes l’illusion que les dieux ont fait l’homme à leurs images, les hommes sont eux même des « presque » dieux, puisqu’il existe des semi-dieux issus de couples Hommes/Femmes et Dieux/Déesses.

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Il y avait parfois des « porosités » entre les deux systèmes.

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Par exemple le cyclope qui est une tentative de donner du sens à une squelette présentant les caractéristiques d’un mammifère mais avec une taille supérieur à la moyenne et une tête qui ne possèdent pas de globes oculaires latéraux mais un seul trou au milieu de la face pour le passage de la trompe. Ce sera l’interprétation des squelettes d’éléphants antiques isolé sur des îles de la mer Égée à la suite de la remontée de la mer Méditerranée à l’holocène, il y a environ six à sept mille ans.

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Cependant, la géométrie et les mathématiques permettront aux Philosophes Grecs de prendre « la mesure » du monde. Il découvriront la rotondité de la Terre, son diamètre, la distance Terre-Lune, l’existence d’éléments microscopiques constitutifs de la matière, l’Atome, le système vasculaire et nerveux, et la liste est longue. Cependant certaines observations, nous l’avons vu avec l’exemple du cyclope et l’interprétation des « pierres de foudre » comme étant le résultat d’un processus naturel, échappent à la logique.

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Au sortir du Moyen Age, le mode de pensée de l’Antiquité retrouve une dynamique que la chrétienté médiévale avait fortement restreint.

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En 1590, Michel Mercati, un des premier à accumuler des « curiosités » dans des cabinets spécialement aménagés à cet effet, non pas pour expliquer le monde mais pour en montrer la diversité, avait déjà considéré ces pierres comme taillées de la main d’hommes antiques, d’une époque où la métallurgie n’était pas encore connu.

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En 1723, à son retour d’un voyage en Espagne et au Portugal où il à put observer des objets amérindiens ramenés d’Amérique central, Antoine de Jussieu (1686-1758) publie un article qui fera date dans l’histoire des sciences, Des origines et des usages de la pierre de foudre. Il arrive à cette conclusion en comparant les productions des indiens d’Amérique du Nord, les tomahawks, aux « pierre de foudre » qui remplissent les cabinets de curiosités.

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Pour Antoine de Jussieu ces « pierres de foudre » sont les témoignages d’une époque où nos ancêtres n’avaient pas encore inventé la métallurgie.

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Cette hypothèse ne sera pas suivit. Il faudra attendre un siècle pour que les Danois proposent comme principe de classification l’idée d’une succession de trois âges.

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Age de la pierre, âge du bronze, âge du fer.

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En 1724, Jean François Lafitau (1681-1746), jésuite émigré au Canada, publie Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps. Il s’efforce de démontrer que la vie des amérindiens n’est pas aberrante en la comparant avec celle des populations de l’Antiquité. Il s’efforce aussi de prouver l’origine commune des Amérindiens et des Occidentaux et d’étayer ainsi le concept d’unité de l’humanité tiré de la Genèse.

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Avec Jean François Lafitau un nouvel axe de recherche, ou plutôt de pensée, fait son apparition, le comparatisme.

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Jean François Lafitau peut être considéré comme un des tous premier « ethnographe social », et il va participer activement à l’élaboration de l’évolutionnisme (en ethnologie).

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Pour la première fois, les sauvages sans foi, roi et loi sont considéré comme des « témoins vivants du passé ».

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C’est une révolution de la pensée, par rapport au Moyen Age qui est plutôt fixiste.

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En 1725, Giambattiste Vico (1668-1744) produit un texte de philosophie qui intègre la philosophie de l’Histoire.

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Pour Lafitau et Jussieu, que ce soit les Iroquois ou les Tomahawks ils sont tous les deux conçus comme une continuation dans le présent d’un phénomène ancien.

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La particularité de l’évolutionnisme, c’est la tentative de reconstituer, de comparer, une époque ancienne à partir d’un phénomène contemporain. Idem pour la biologie du XVIII s

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Le comparatisme à ses limites. Même lorsque les sciences sociales apparaitrons (entre Montaigne, Tocqueville et Marx (milieu du XVIII jusque vers 1850)) il sera toujours plus facile de comparer deux outils que de comparer deux institutions politiques ou sociales.

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Le premier évolutionnisme. 1750–début du XIXe

Le premier ensemble de réflexion sur l’évolution des sociétés, entre 1750 et 1800, commence avec Adam Smith (1723-1737) et Jacques Turgot (1727-1781).

Tous les deux dressent un tableau général de l’évolution de l’esprit Humain des connaissances, ce que l’on appelle les Lumières.

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Ces deux auteurs initient un genre très apprécié pendant près de trois décennies et se termine avec « l’esquisse d’un tableau de l’évolution humaine ».

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Tous les auteurs (Nicolas Goguet, Kames et Dalrymple) sont très informés des connaissances ethnographiques (du XVIII) sur les indiens d’Amérique du nord et des « sauvages » du Pacifique et d’Océanie grâce aux découvertes des grands voyages et des explorateurs de cette époque, La Pérouse (1741-1788), James Cook (1728-1779) par exemple.

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Ces expéditions emportent avec elles des savants, naturalistes, botanistes, qui consignent les observations sur la vie des « sauvages » d’outre mer et ces observations sont l’objet de publications et parfois mêmes de controverses avant même que leurs auteurs ne soit rentrés de leurs expéditions et ne présentent leurs travaux dans les sociétés savantes et les muséums d’histoire naturelle. Certains auteur note des différences de structure, l’absence d’élevage en Amérique du nord par exemple et tente d’y répondre en avançant l’idée d’une évolution différente, asynchrone.

Maitre mot de ces penseurs, Le Progrès des Lumières.

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Très peu de questions sur les sociétés, ils admettent des retours en arrière, des blocages.

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La pensée évolutionniste se combine avec la thèse du bon sauvage, développé un peu plus tard par Jean Jacques Rousseau (1712-1778). C’est la version qui nous est parvenue.

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Le progrès existe, il est positif pour le technique mais négatif pour la morale.

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Ces termes avaient déjà été développé au début du XVIe siècle dans « UTOPIE » de Thomas More (1478-1535).

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Dans les mythes européens et asiatiques il existe déjà un schéma évolutionniste très identique :

Un âge d’or sans États, sans monnaie

Un âge du bronze, celui des héros et de la guerre

Un âge du fer, le notre.

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Pas de remise en cause, de critiques de l’évolution social, ce qui n’est pas le cas dans les sciences naturelles.

Même l’église accepte l’idée d’évolution sociale, c’est écrit dans la bible. Il y a eu plusieurs phases sociales, ces dernières, à l’inverse de tout le reste, ne sont pas des créations divines.

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Il faut attendre les travaux de Charles Lyell (1797-1875) sur l’évolution de la Terre en 1830 pour voir la première vrai remise en question d’une création immuable, ou ponctuées de catastrophes comme le pense Gorges Cuvier (1769-1832), père de l’anatomie comparée et concepteur de la théorie du catastrophisme.

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Le deuxième évolutionnisme : 1860-1914

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Ces durant cette décennie qu’est née l’ethnologie ou l’anthropologie sociale avec des textes de Johann Jakob Bachofen (1815-1887), le droit maternelle, Edward Tylor (1832-1917), Lewis Morgan (1818-1881), Fustel de Coulanges (1830-1889), La cité Antique. Toutes ces publications parlent de la parenté.

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Avec cette décennie, le regard porté sur les cultures « sauvages » change et les auteurs leurs prêtent une organisation sociale complexe. Ce n’est plus un manque qui définit le « primitif » mais une organisation différente de la notre.

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Développement de l’archéologie préhistorique.

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Elle suit la géologie évolutionniste uniformitariste de Charles Lyell, dont elle dépend.

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C’est la géologie qui fournit le code méthodologique et chronologique de la Prehistoire.

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C’est aussi l’acceptation d’une logique cohérente chez les populations « primitives » qui permet à Edouard Lartet de comparer les différentes traditions dans le choix des habitats des groupes humains « primitifs » consignés dans les premiers récits ethnographiques du XVIIIe et XIXe siècles. Il va élaborer un protocole qui demeure encore aujourd’hui la base de toutes prospections archéologiques concernant des lieux susceptibles d’avoir été occupés par des populations archaïques. De fait, L’archéologie devient une science.

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L’intelligence de Lartet est de compiler plusieurs axes de réflexions et de recherches, l’évolutionnisme sociale, le comparatisme technique et la Géologie. Ceci contre « l’orthodoxie » dogmatique de la plupart de ces contemporains.

Un bon exemple de la vision évolutionniste du XIX et d’une certaine partie dite conservatrice de la société.

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Les fouilles archéologiques dans les pays occidentaux se feront très rapidement et sans retenue, malgré les controverses que les découvertes peuvent engendrer.

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En Australie les fouilles devront attendre 1950, soit près de cent ans après le monde occidental et plus particulièrement l’Europe. Pourquoi ?

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En Europe les populations modernes ne vivent plus comme (on suppose) les aborigènes de l’âge de pierre. Pourquoi fouiller un continent alors que vivent encore les exemples des populations préhistorique de ce continent, les aborigènes…

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En 1863, les découvertes des sites de La Madeleine, de Laugerie, de l’Abri de Gorge d’Enfer et du Moustier dans la Vallée de La Vézère vont procéder pour la première fois d’une prospection basée sur la méthode initiée par Edouard Lartet.

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Cette méthode est basée sur deux axes de réflexion issus des observations des « ethnographes » des siècles passés et des recherches en Géologie, particulièrement le travail de Charles Lyell, fondateur de la géologie contemporaine. Ce dernier démontre l’existence de processus longs dans la formation de la terre (sédimentation, activités volcanique, formation d’ilots corallien par accumulation de centaines de milliers de générations de polypes, etc). De fait, la formation de la Terre passe de 6000 ans à plusieurs centaines de millions d’années, ce qui pour le XIXe est une révolution et conforte certains savants de l’époque dans leur hypothèse de l’existence d’une préhistoire, autant géologique que biologique. Cette démonstration influencera de façon déterminante Charles Darwin qui partira sur le Beagle avec un des premier exemplaire de Principe de Géologie publié l’année de son départ pour le tour du Monde durant lequel la théorie de l’évolution prendra racines. Comme tout bon naturaliste qu’il était, il aura aussi une bonne partie des ouvrages publiés par les grands nom de l’époque, Cuvier, Lamarque, Buffon, Linné

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Le deuxième axe de réflexion, basé sur la vie des « primitifs », va permettre à Edouard Lartet de mettre en évidence l’universalité de certain comportements, comme par exemple les choix de lieux de vie. À la lecture des compte rendus ethnographiques dans les bibliothèques des muséums d’Histoire Naturelle, il va découvrir que l’ensemble de l’humanité, où que ce soit sur cette planète, choisit son lieu de vie en fonction d’un nombre de paramètre relativement restreints. Orientation, proximité d’un cours d’eau, proximité de plusieurs biotopes, habitat à peu de frais, ressources de matières premières (pierres durs). Ces paramètres sont identifiables dans la topographie. Il lui « suffira » de transposer « l’idéal » primitif dans un lieu où sera compilé l’ensemble de ces paramètres.

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L’année suivante, la découverte de la plaquette d’ivoire de mammouth va accréditer la contemporanéité d’animaux considérés comme « antédiluviens » et d’êtres humains préhistoriques. Cette découverte, qui suit de peu la publication de l’origine des espèces de Charles Darwin (1809-1882), sera déterminante dans l’émergence d’une nouvelle vision du monde où l’homme s’inscrit dans une longue évolution synchrone de celle du reste du vivant. Nous savons l’impact sur les sociétés modernes de ce changement de paradigme.

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