Juin 2014 : Christophe COUPE « De la communication animale à la communication humaine »

CONFERENCE

« De la communication animale à la communication humaine. »
Réflexions sur les origines du langage


Christophe COUPE
Chargé de recherches au CNRS – Laboratoire Dynamique du Langage

Il y a près de 2600 ans, le pharaon Psammétique Ier fit remettre deux nouveau-nés à un berger. Il donna consigne à ce dernier de ne pas prononcer le moindre mot en leur présence. Selon Hérodote qui rapporte l’histoire, le pharaon désirait connaître le premier mot que prononceraient ces enfants. Il espérait ainsi découvrir quelle langue était la première de toutes. Le mot bekos – le pain en phrygien –, supposément prononcé un jour par les enfants, lui aurait apporté la réponse.

Une telle expérience, à l’éthique aujourd’hui très discutable, a été menée à plusieurs reprises au cours de l’histoire. Elle reflète la curiosité des hommes face au langage et leur préoccupation d’en déterminer les origines, d’en cerner les caractéristiques, voire les pouvoirs… Ainsi les philosophes grecs, de Platon à Aristote, se sont-ils interrogés sur les liens entre l’ordre inhérent du monde – le Logos – et celui de la langue, et sur la juste adéquation des mots aux choses. En Orient, Confucius encourageait la « rectification des noms », préalable indispensable selon lui à une société harmonieuse. Zhuangzi envisageait avec circonspection la fragmentation de l’unité du réel – le Dao – opérée par les mots et les phrases.

Dans la tradition judéo-chrétienne, Dieu offre le langage aux hommes, mais souffle aussi la confusion des langues quand ces derniers s’entendent pour construire une tour qui pourrait atteindre les Cieux. Retrouver la langue adamique, la langue d’Adam, sera une préoccupation pendant de nombreux siècles. L’idée est de retrouver la Vraie Parole, mais aussi de s’en approprier les pouvoirs. Cette parole était-elle cachée dans la langue hébraïque, et accessible par de savantes manipulations linguistiques ? Y accéder permettait-il de créer la vie à partir d’une matière inerte ? C’est ce que suggèrent les récits mythiques de la tradition juive centrés sur le golem : cet être façonné avec de la glaise pouvait en effet prendre vie ou retourner à la terre avec les rituels appropriés.

A partir du 19ème siècle, de nouvelles idées apparaissent et les conceptions religieuses du langage et de ses origines cèdent peu à peu le pas aux approches rationnelles d’aujourd’hui. La recherche d’une « langue première » donne naissance à deux quêtes scientifiques distinctes : celle de l’origine des langues modernes et celle des origines du langage.

L’observation de ressemblances entre des langues anciennes comme le grec, le latin et le sanskrit, puis la comparaison systématique de langues d’aires géographiques différentes sont à la base de la linguistique historique actuelle. Cette branche de la linguistique étudie l’histoire et les parentés des langues du monde, et a entretenu dès le début des liens féconds avec la théorie darwinienne de l’évolution. Darwin lui-même a souligné les parallèles entre évolution des espèces et évolution des langues, et il est devenu graduellement raisonnable de considérer une évolution et une histoire des langues, mais aussi et plus généralement de notre système de communication.

Une meilleure connaissance des multiples populations de notre planète a également permis de mieux apprécier la vaste diversité des langues du monde. On en dénombre plus de six mille aujourd’hui ! Au-delà de leurs différences, il est frappant de relever ce qu’elles partagent toutes et qui constituent le cœur du langage : la capacité à exprimer l’ici et maintenant comme l’ailleurs ou l’hypothétique, la double articulation (c’est-à-dire l’assemblage de sons dépourvus de signification en morphèmes – unités de base du sens –, puis l’assemblage de ces morphèmes en mots, en phrases et en discours), la possibilité dite récursive de produire un nombre infini d’énoncés à partir d’un nombre limité de sons. Peut-on rendre compte à la fois d’une diversité foisonnante et d’une unicité profonde, qui fait que ce qui peut être dit dans une langue peut toujours l’être dans toutes les autres ? Telle est une des tâches majeures des sciences du langage aujourd’hui.

La question des origines proprement dite a connu un certain déclin à partir de la fin du 19ème siècle. Ce déclin est lié d’une part à la naissance du courant scientifique dit positiviste, et à son refus de théories trop spéculatives. Celles-ci foisonnaient alors en ce qui concerne les origines du langage, si difficiles à étudier en l’absence de toute trace directe. D’autre part, le 20ème siècle vit aussi l’avènement de grandes écoles linguistiques – le structuralisme puis le générativisme – peu tournées vers la diachronie et l’évolution. Toutefois, depuis une vingtaine d’années, la question des origines a connu un fort regain d’intérêt. Elle a bénéficié de la mise en commun des efforts de scientifiques issus de disciplines différentes, et qui n’avaient que peu travaillé ensemble auparavant : linguistes bien sûr, mais aussi archéologues, paléoanthropologues, informaticiens, psychologues du monde animal, généticiens etc. Le langage offre de multiples facettes : biologique, logique, cognitive, génétique, pragmatique etc. Personne ne peut raisonnablement prétendre pouvoir toutes les connaître. Des expertises distinctes et complémentaires sont dès lors nécessaires et doivent être intelligemment mises en commun. Retracer la genèse de notre système de communication est sûrement la meilleure façon de comprendre ce qui le singularise des autres systèmes de communication observés dans la nature. Cela nous permettra aussi de comprendre pourquoi le langage a évolué pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. S’il est difficile d’écarter toute spéculation dans une telle entreprise, il convient toutefois de chercher les assises les plus solides.

Replacer le langage dans le cadre plus large des systèmes de communication observés sur Terre offre un cadre adéquat pour penser son développement. Comparer le langage avec la communication des grands singes, mais aussi des baleines, des chiens, des perroquets ou encore des insectes permet en effet de mieux distinguer les propriétés communes des particularités. C’est à cette tâche que s’est attelé le linguiste américain Charles Hockett dans les années 1960. Nous pouvons nous arrêter un instant sur quelques traits partagés : les aboiements, les miaulements, les chants d’oiseaux ou de baleines empruntent comme les mots et les phrases humains le canal vocal-auditif et connaissent une extinction rapide liée à la diffusion des ondes acoustiques. Ces propriétés contrastent par exemple avec celle de la communication par phéromones, qui recourt à l’olfaction et dont les traces chimiques peuvent persister bien plus longtemps. Un autre exemple est l’arbitrarité du signe, qui désigne l’absence générale de lien entre la forme sonore d’un mot et ce qu’il désigne. Cet arbitraire se retrouve chez différentes espèces de singes, comme les singes vervets de l’Afrique subsaharienne. Certains de leurs cris correspondent en effet à différents prédateurs, sans ressembler sur le plan acoustique aux sons émis par ces derniers. La transmission culturelle, c’est-à-dire par apprentissage, des langues du monde se retrouve chez les oiseaux : comme dans le cas des célèbres « enfants sauvages », un oisillon qui n’entend pas de chants adultes lors de son développement chantera d’une façon différente et moins complexe.

Parmi les différentes caractéristiques identifiées par Hockett, seule la double articulation et la productivité semblent être totalement absentes dans la nature. Il est dès lors tentant de penser que leur apparition fut tardive au cours de notre évolution, et postérieure à notre séparation d’avec nos cousins les grands singes. Elle aurait joué un grand rôle dans notre développement cognitif si particulier. Le langage et son caractère productif sont-ils la clé de l’intelligence humaine ? L’idée est séduisante, mais présente quelques difficultés.

La première difficulté est que le langage ne laisse aucune trace archéologique directe – l’expression consacrée est de dire qu’il ne « fossilise pas ». Nous n’avons donc aucune trace claire de l’émergence de la « modernité linguistique ». Les paléoanthropologues peuvent observer les empreintes laissés par le cerveau et la surface de son réseau d’irrigation à l’intérieur de la boîte crânienne. Ils tentent alors d’apprécier le développement de certaines aires cérébrales, et en particulier de celles liées au langage. Ils essaient également d’évaluer quand et surtout pourquoi le larynx s’est abaissé chez nos ancêtres, ce qui aurait pu faciliter la production du langage articulé. Ils élaborent des scénarios plausibles d’anciennes formes de communication gestuelles plutôt qu’orales. Ils aspirent enfin à inférer notre évolution cognitive de nos réalisations passées : premiers outils, premières marques symboliques, premières traversées maritimes etc. Mais ces éléments ne sont jamais que des marqueurs indirects, et le plus souvent contestables, d’un système de communication plus ou moins avancé.

Une seconde difficulté est que des grands singes entraînés au langage ont prouvé depuis les années 1970 que la double articulation et le caractère productif étaient à leur portée dans des conditions d’apprentissage non-naturelles. Afin de palier à l’incapacité des grands singes de produire les sons des langues humaines, les scientifiques ont eu recours à la langue des signes américaine, à de petites figures en plastique ou encore à des symboles dessinés sur différents supports. Si l’on a pu critiquer les productions des chimpanzés Sarah, Washoe ou Nim sur la base de leur pauvreté de composition et leur stéréotypie, d’autres résultats demandent à être pris en considération. Le bonobo Kanzi comprend bien la langue anglaise, à défaut de la produire lui-même. Il peut répondre à des demandes qu’il n’a jamais entendues auparavant, mais dont il connait chacun des mots. Il peut ainsi répondre à des requêtes comme « Kanzi, peux-tu aller chercher les clous qui dont dans le réfrigérateur ? ». Il est nécessaire dès lors de tirer différentes conclusions : tout d’abord que comprendre et produire le langage sont deux choses moins liées l’une à l’autre qu’il n’y parait peut-être au premier abord. Ensuite, qu’un grand singe peut acquérir des spécificités du langage humain lorsqu’il est élevé comme un être humain – entraîné, mais un enfant ne l’est-il pas aussi ? –, mais ne les met pas en jeu dans son milieu naturel. Serait-ce qu’il n’en a simplement pas besoin ? Et dès lors, pourquoi en aurions-nous eu besoin, à un moment donné de notre (pré)histoire ?

Que s’est-il donc passé il y a quelques millions d’années, voire bien plus récemment ? Pour certains, une mutation génétique aurait pu modifier la circuiterie neuronale. Elle aurait « subitement » rendu certains de nos ancêtres capables de sophistications linguistiques inédites. Pour d’autres, le caractère très improbable d’une telle mutation conduit à privilégier des mécanismes évolutifs plus graduels et répondant à des besoins spécifiques, reprenant à leur compte l’idée que c’est la fonction qui fait l’organe et non l’inverse. A un protolangage sans grammaire aurait succédé un langage récursif, c’est-à-dire avec la possibilité d’assembler des composants, afin de soutenir un nouveau mode de vie en société. Pour Robin Dunbar, le langage aurait remplacé l’épouillage comme « agent de maintien de la paix sociale » dans des groupes devenus trop grands. Pour Bernard Victorri, la nécessité de pouvoir raconter des histoires et profiter ensemble des expériences passées aurait pu être un moteur d’évolution linguistique. Homo narrens aurait engendré Homo linguisticus… Pour le chercheur Jean-Louis Dessalles, dans un cadre darwinien, c’est le besoin d’argumenter face aux autres pour prouver sa valeur en tant qu’« agent informationnel » qui aurait été l’élément clé. Pouvoir démontrer sa fine connaissance des comportements et des pensées des autres aurait permis de se présenter comme un partenaire intéressant pour gagner du pouvoir au sein du groupe.

Comment faire le tri entre ces différentes hypothèses ? Une comparaison plus générale entre notre comportement social et celui de nos proches cousins peut ici porter ses fruits. Quand bien même les chimpanzés ou les gorilles vivent en groupe, une compétition forte existe sans cesse entre eux. Les dominants revendiquent un accès privilégié à la nourriture et à la reproduction, mais sont sans cesse menacés par ceux qui voudraient prendre leur place. Comme l’a fait remarquer le primatologue Franz de Waal, les stratégies d’alliance proprement politiques sont nombreuses pour obtenir le pouvoir, et les renversements de situation sont fréquents. Rien de bien différent de ce que l’on observe dans l’espèce humaine, pourrait-on riposter. Toutefois, les comportements altruistes et les déclarations du jeune enfant sur son environnement ne se retrouvent guère chez les grands singes, même chez ceux entraînés au langage. Kanzi et ses congénères d’expérience expriment avant tout leurs besoins et leurs ressentis, et décrivent leur environnement à travers ce prisme. Avec le développement du langage, le jeune enfant humain dit lui à ses parents que le soleil brille dehors ou qu’il pleut, réclame des histoires ou en invente. Au cours des quatre premières années de vie se met en place une capacité à comprendre ce que pense l’autre, qui culmine avec la capacité d’attribuer des croyances erronées à autrui. Cette capacité, que l’on appelle théorie de l’esprit, se retrouve chez les grands singes mais de façon différente, apparemment restreinte à des situations de compétition et non de partage. Enfin, le partage d’intentions de communication entre la mère et son enfant se met en place avant l’âge d’un an dans notre espèce, alors qu’il demeure absent chez les grands singes. Il semble dès lors qu’un mode d’échange plus altruiste et désintéressé existe chez les êtres humains. A ceux qui rétorqueront que l’altruisme n’a pas sa place dans le cadre de l’évolution darwinienne, on pourra opposer l’idée que derrière cet altruisme de façade se cache une façon sophistiquée de promouvoir ses propres gènes aux dépends de ceux d’autrui, étayée par des mécanismes intra et inter-psychologiques plus élaborés et subtils.

Notre langage est ainsi peut-être né d’une vie en société différente, reposant elle-même sur de nouvelles capacités cognitives d’échange avec autrui. Mais ces dernières ne sont-elles pas issues de la seconde ?… Au délicat jeu de l’œuf et de la poule, d’autres facteurs plus discrets pourraient également faire entendre leur voix. Songeons un instant aux premiers moments de l’interaction entre la mère et l’enfant : là où le petit chimpanzé s’agrippe à la fourrure de sa mère et peut se déplacer pour téter quand il en ressent le besoin, le petit humain doit solliciter sa mère par ses pleurs ou ses cris. Il doit établir un contact avec elle afin de pouvoir satisfaire ses besoins et plus généralement, comme l’a expliqué le psychologue Wilfred Bion, façonner son appareil psychique en l’étayant sur celui d’un(e) autre.

De ces différentes pistes, il est ainsi important de conclure que l’évolution de notre système de communication ne s’est pas produite indépendamment de l’évolution de notre cognition, de notre physiologie et de nos rapports sociaux. Sommes-nous humains parce que nous possédons le langage ? Peut-être, mais nous possédons sûrement le langage à cause de notre physiologie particulière et de nos rapports sociaux. Et eux-mêmes dérivent d’une histoire complexe, entremêlée, difficile à appréhender avec nos raisonnements élémentaires habituels.

Est-il possible in fine de dégager une explication première à tous ces changements, un moteur initial de ces évolutions ? L’adaptation des êtres vivants se fait toujours en réponse à un environnement, et celui de nos ancêtres est peut-être alors la clé de nos interrogations. Les paléoanthropologues et les paléogéographes connaissent de mieux en mieux les évolutions de notre environnement passé. Ils ont pu isoler en particulier des périodes de forte variation climatique à certaines époques de la préhistoire.

Une hypothèse actuelle est d’analyser le développement cognitif de notre lointain ancêtre Homo ergaster, apparu il y a environ 1,8 million d’années, comme une réponse à ses variations du climat. De meilleures capacités cognitives auraient favorisé son adaptabilité face à des changements climatiques trop rapides pour permettre à des adaptations physiologiques de se mettre en place. Le langage moderne aurait-il pu naître à cette époque ? Est-il né en réponse à d’autres défis de l’environnement, plus proches de nous dans le temps ? Quel est le poids du hasard, et celui de la nécessité, dans le parcours qui a conduit à ce que nous sommes aujourd’hui ? Quelles que soient les réponses qui seront peut-être données un jour à ces questions, elles nous invitent à demeurer humbles face à notre singularité, et à considérer la quête de nos origines comme la recherche des liens profonds avec le monde qui nous entoure.

Christophe Coupe, Research Associate

Laboratoire Dynamique du Langage
UMR 5596 – CNRS / Université Lyon 2
Phone: 04-72-72-65-46
Address: Institut des Sciences de l’Homme, 14 avenue Berthelot, 69363 Lyon cedex 07, FRANCE
Email: Christophe.Coupe@cnrs.fr

Vous aimerez aussi...