Novembre 2017 : Christophe VIGERIE « De la Conscience à la Spiritualité »

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Christophe VIGERIE

 

Homo sapiens. L’Homme qui sait.

Lorsque Carl von Linné créa la classification des espèces au XVIII siècle, il nomma les êtres vivants en fonction de critères anatomiques, comportementaux ou géographiques. Pour notre espèce il attribua la compétence du savoir.

Mais savoir quoi ? Que nous savons bien sur !…

Dans la pensée traditionnelle des savants de cette époque, largement influencée par les idées de René Descartes, ce qui nous distinguait des animaux étaient notre conscience.

De plus il y avait des catégories dans cet « ordre » naturel, ordre considéré comme divin.

Cette idéologie déguisée en vérité scientifique attribuait aux seuls hommes, blancs et fortunés de surcroit, l’état de conscience rationnel. Les femmes et les autres « races » étaient dirigées non pas par leur intelligence et leur savoirs mais par un ensemble de superstitions où toute rationalité, ou civilisation, était absente.

Malgré les grandes avancées du XIX siècle qui progressivement déplaçaient l’Homme du centre du Monde vers sa périphérie, de nombreuses théories pseudo scientifiques contribuaient encore largement à la « mal mesure de l’Homme ».

Les choses commencèrent vraiment à changer avec une toute nouvelle discipline, la Préhistoire.

Entre 1863 et 1901, une succession de découvertes concernant le passé préhistorique de l’espèce humaine (Cultures matérielles élaborées, sépultures, parures corporelles et vestimentaires, fabrication d’objets et réalisation d’iconographies à vocations symboliques) révéla que nos ancêtres possédaient des compétences intellectuelles, émotionnelles et techniques très proches voir identiques à celles des sociétés modernes.

De plus, les études sur les sociétés « primitives » commençaient à en démontrer toute la complexité.

D’Être divin l’homme devenait un sujet d’étude…

Puis au XX siècle, l’émergence de l’éthologie, de l’anthropologie et des neurosciences commencèrent à chercher des réponses sur notre identité.

L’anthropologie permit de reconnaitre que notre famille apparut il y a environ 2,5 Ma, quelque part entre l’Ethiopie, le Kenya, la Tanzanie et l’Afrique du Sud.

On utilise communément le terme “d’humanisation” lorsqu’on aborde le processus évolutif qui traduit le passage de l’espèce Australopithèque à celle d’Homo habilis et de sa filiation, Homo erectus, Neandertal et sapiens.

Les différents phénomènes culturels qui ont ponctués l’évolution des hominidés depuis 2,5 MA sont liés à une attitude, sinon de déni de la nature, du moins d’une progressive extraction de l’homme de son environnement.

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L’outil fût longtemps considéré comme représentatif, pour ne pas dire l’initiateur, de l’hominisation. Même si des découvertes récentes donnent à penser que de manière anecdotique des préhumains fabriquèrent des outils, il est le fait des Homo habilis[1], premier représentant officiel de notre famille. Les grands primates comme les chimpanzés utilisent des outils mais pour un usage immédiat alors que les Homo habilis fabriquent leurs outils pour un projet différé. Dans une certaine mesure, cette nouvelle capacité de se projeter dans un temps à venir, à la différence des animaux qui « vivent » ici et maintenant, semble être le premier événement fondateur de notre “humanité”. Il est à mettre en perspective d’un quotient d’encéphalisation (QE) de 4. Ce qui signifie que le cerveau des Homo habilis avait une taille environ quatre fois supérieur à la moyenne des mammifères de taille et de masse équivalente.

Bien entendu, les outils de cette époque sont encore assez rudimentaires et en petit nombre. Ce sont des galets aménagés sur une seule face par l’enlèvement d’un ou deux éclats tranchants, rarement plus.

Cependant, malgré la simplicité de cette industrie, elle permit à Homo habilis d’accéder à des nouvelles ressources alimentaires. Les éclats pouvaient être employés à découper des quartiers de viande sur les carcasses abandonnées par les grands prédateurs. Les os massif des grands mammifères pouvaient être fracturés pour en extraire la moelle. Les végétaux les plus dures, racines ou fruits, ne résistaient pas longtemps sous les coups répétés des “chopper”. De plus, l’aspect assez frustes de cette industrie ne doit pas nous faire oublier qu’elle suppose la transmission, d’une manière ou d’une autre, de connaissances et d’expériences intergénérationnelles avec pour conséquence un enrichissement cumulatif.

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C’est à cette époque, environ 2,3 millions d’années avant le présent, que sont attesté les premières structures d’habitats[2] décelés au sol. Là encore, l’éthologie nous renseigne sur les habitudes des grands primates. Les chimpanzés et les bonobos dorment dans des “nids” de branchages individuels construits dans les branches hautes des arbres.

Cette pratique apporte une sécurité relative du fait que la plupart des prédateurs sont incapables d’accéder à ces lieux de repos. Les australopithèques devaient avoir des habitudes très proches de ce comportement dans la mesure ou il a pu être démontré que parallèlement à leur aptitude à la bipédie, leurs membres supérieurs étaient encore adaptés à la brachiation et qu’ils étaient encore largement des proies potentielles pour les carnivores.

La réalisation de structures d’habitats, certes rares, très simples et pour un usage très certainement temporaire, signifie une association entre des individus pour une réalisation qu’on peut supposer collective.

C’est une innovation de taille. Dans les groupes de grands primates les plus proches de notre espèce, les chimpanzés, hormis pour la chasse aux primates arboricoles appelés colobes, la coercition d’un groupe de femelles contre un mâle trop agressif ou la prévention d’une attaque de prédateur, le reste des activités est d’ordre individuel. Ce qui ne veut pas dire l’absence de structures sociales mais l’absence de témoignages archéologiques de ces structures sociales.

Par conséquent, il est possible d’affirmer les début de la «culture» humaine avec l’espèce Homo habilis, même s’il faut être prudent puisque de nombreuses espèces animales possèdent une culture sans pour cela avoir de production matérielle.

Cependant, ces nouveaux “gestes”, ces nouvelles attitudes sociales sont les premiers témoignages de cette distanciation qui consista à “construire” et “fabriquer” ce que la nature prodiguait gracieusement jusque là. On ne peut omettre que ces nouvelles pratiques furent concomitantes de nouvelles contraintes “sociales” et donc de tensions et qu’elles durent faire l’objet d’un consensus. Ce consensus, même s’ils fut “naturellement” accepté, parait être rétrospectivement le prémisse d’une extériorisation toujours croissante de notre espèce de son environnement en substituant à celui-ci des artefacts issus de constructions mentale abstraites.

Il n’y a aucune trace de cette espèce en dehors d’Afrique de l’est et de récente découverte font penser qu’elle y a perduré jusqu’au alentour de 400 000 ans avant le présent.

Longtemps considéré comme une descendance[3] d’Homo habilis, aujourd’hui certains anthropologues pensent que ces deux espèces descendent l’une et l’autre d’un ancêtre commun, il ne fait aucun doute qu’avec Homo erectus l’évolution “s’accélère”.

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Avec une capacité cérébrale moyenne qui oscille entre 900 cm3 et 1200 cm3, l’apparition en Afrique d’Homo erectus il y a environ 1,9 MA va correspondre à un ensemble de changements comportementaux qui sont certainement à mettre en parallèle avec une complexification des capacités cognitives. Les moulages endocrâniens montrent une vascularisation accrue des lobes frontaux et une augmentation sensible des lobes pariétaux. De plus, la latéralisation des deux hémisphères cérébraux « partage » les taches et multiplie la « puissance » des capacités cognitives bien plus que dans un cerveau ou l’ensemble des capacités sont sollicités pour gérer les fonctions sensitives, motrices et de réflexions.

Quoiqu’il en soit, c’est avec Homo erectus que l’habitat se généralise. L’apparition généralisé d’habitats où sont concentrés des outils associés à des vestiges alimentaire, ce qui, je le rappelle, et en complète rupture avec les traditions des pré humains Australopithèque, implique un nouveau système symbolique de relation entre les individus.

De plus, l’organisation du territoire implique des capacités cognitives et prédictives ainsi qu’un plan d’organisation sociale différent de celui qu’entretenaient les Australopithèques qui, toute chose étant égale par ailleurs, devaient être plus lâche, moins contraignant en termes d’obligations de l’individu vis à vis du groupe.

Vers 1,8 MA, des groupes d’Homo erectus vont s’émanciper de leur milieu naturel, la forêt primaire des latitudes équatoriale, pour « découvrir » le monde.

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Le singe migrateur.

L’Homme est le seul animal que s’est détaché de son milieu. Pour ce faire les Homo erectus, les premiers vrai représentants de notre famille, ont du par la puissance de leur pensée s’adapter à de nouveaux territoires très différents. La coopération devait jouer à fond.

Entre 1,6 et 1,3 millions d’années avant le présent, une nouvelle étape est franchie dans la complexification de la pensée. La bilatéralisation géométrique apparaît, c’est le biface. Il constitue une grande étape de la capacité d’une abstraction mentale largement constitutive de notre espèce et, de plus, cette construction abstraite est l’élément fondateur des début de l’anthropisation du monde.

Le biface présente, comme son nom l’indique, une bilatéralité qui parait rétrospectivement très troublante. En effet, pour quasiment l’ensemble du vivant macroscopique, la bilatéralité est de rigueur. Quel que soit l’espèce animal que l’on regarde, elle est “construite” sur une latéralité verticale ainsi qu’une différenciation entre un “haut” et un “bas”. Qu’est ce qu’un biface sinon une “copie” de cette géométrie par les premiers artisans a avoir réalisé ces outils puisque cette latéralité est présente aussi bien de face que de profil.

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De plus, la ou les fonctions de ces outils ne sont pas très clairs. Certes, un biface peut racler, couper, hacher, perforer… cependant, à la même époque et antérieurement à cet objet, existe toute une gamme d’outils spécialisés où sont aménagés des réserves pour la préhension ce qui améliore leur usage. On ne peut ignorer l’investissement que représente la réalisation d’un biface sans mettre en perspective cette absence de praticité qui remet en cause l’idée de progrès exclusivement “fonctionnaliste”. Fait également troublant, même s’ils sont relativement récent, c’est la découverte de dépôts de grand nombre de bifaces. Pour une raison ignorée, des préhistoriques ont accumulé aux mêmes endroits plusieurs dizaines de bifaces rangés avec soins. Pour quel usage ? Dans quelle intention ?

Quoi qu’il en soit, la réalisation d’un biface engage le tailleur dans un processus de fabrication ou le choix de la matière première est déterminante. Il doit projeter une image mental de l’objet qu’il compte fabriquer dans le bloc de silex. Durant sa réalisation le tailleur doit suivre un process complexe, une chaine opératoire ou alternent plusieurs techniques qui doivent être impérativement suivit sous peine de ne pas aboutir au résultat escompté.

Cette tradition qui apparait presque simultanément dans l’ancien monde nécessite une transmission de maitre à élève. Pour beaucoup de linguiste, ce n’est pas consensuel, cette maitrise technique et son apprentissage montrent l’existence d’un proto langage avec certainement des formes réflexives.

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Le Feu.

Le feu présente un intérêt majeur dans le processus « volontaire » de distanciation dans la mesure où il semble qu’avant qu’il ne soit totalement intégré au quotidien des hommes du Paléolithique moyen, il ait été longtemps utilisé presque de façon anecdotique.

De nombreux témoignages archéologiques démontrent un usage opportuniste du feu depuis 790 000 ans[4], voir 1 million d’années avant le présent. Cependant, ces traces fossiles ne donnent pas de traces de structures normalisées et régulières pour accueillir les foyers.

Il y a environ 400 000 ans, avec une convergence à l’ensemble de l’Afrique et de l’Eurasie, seuls continents peuplés par l’espèce humaine, les archives fossiles indiquent l’usage systématique et pérenne de structures de foyers. Comme si les inconvénients du feu retenaient les hominidés du Paléolithique moyen à “s’investir” dans cette innovation. Ce ne serait pas la première fois que l’introduction d’une innovation dans le quotidien se fait bien après son invention. C’est en général lorsqu’il y a correspondance entre les besoins et l’innovation que le grand nombre se l’approprie.

Le problème du feu est qu’il est contraignant. Au de-là des avantages, prolongation de la durée du jour, accroissement de la socialisation au travers d’une communication plus sereine du fait de la sécurité associé à la présence du feu, peut-être une digestion améliorée grâce à une assimilation plus aisé (acides aminés cassées par la chaleur, élimination d’un bon nombre de parasitose), il existe également un certain nombre d’inconvénients, ou plutôt d’obligations. Manger à la même heure et au même endroit, ce qui implique une proximité obligatoire, ce qui n’a pas du aller de soi dans la mesure ou cette “obligation” est d’ordre culturelle, qu’il a fallut construire un nouvel ordre social dans les relations quotidiennes.

Il est également nécessaire d’organiser l’approvisionnement du bois de chauffage, ou de toute autre matériaux combustible, et de l’entretien du feu. Bref, une coordination des taches. Il est probable que cette coordination correspond à l’apparition d’un sentiment de groupe avec une répartition des taches qui induit un comportement coopératif accru avec une perte de l’autonomie individuelle au profit du fonctionnement communautaire.

Cette nouvelle attitude est certainement à mettre en parallèle avec une économie de prédation active qui prend toute sa mesure alors qu’auparavant le charognage était majoritaire dans l’acquisition des protéines. Les vestiges alimentaires indiquent clairement dès cette époque une chasse active, de plus à la Mégafaune Pléistocène.

Cela dit, on peut avancer l’idée que ce fut un “choix” social que d’accepter les contraintes, vers 400 000 ans BP, que représente la domestication du feu. C’est l’une des premières traces d’un choix, plus ou moins volontaire où conscient, je l’accorde, de se démarquer de la nature en acceptant la présence du feu, qui est le premier répulsif pour tous les autres animaux.

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La Sépulture.

Il y a environ 350 000 ans, en Espagne, dans le site de Sima de los Huesos à Atapuerca, a été mis au jour dans une cavité de 27 m2 d’un réseau karstique complexe les restes de 30 individus qui semblent y avoir été enfoui intentionnellement. Pour accéder à cette petite cavité, il fallait descendre un puits verticale de 13 mètres, puis une rampe d’environ 12 mètres. Les fouilles ont révélé que ce n’était pas un habitat, ni une tanière de prédateurs. Il n’y avait aucune trace de foyer, ni d’ossements résultants d’actes de boucheries, pas plus sur les os des nombreux squelettes d’animaux que sur les squelettes humains.

Sur les 30 individus recensés, 18 étaient assez jeunes, 9 adolescents entre onze et quinze ans et un enfants de un à cinq ans. La présence d’un biface de très belle facture en quartzite veiné de brun rouge et finit au percuteur tendre indique un investissement important au moins de la part du tailleur. Offrande ou geste affectif, il n’est pas possible de définir l’intentionnalité de ce dépôt.

Si du point de vue archéologique cet acte fût sans lendemain, ce n’est qu’au Paléolithique moyen, période qui débute à partir d’environ 250 000 ans BP, et qui correspond à l’apparition de la technique de taille Levallois (Moustérien en Europe et au Proche-Orient et Middle Stone Age en Afrique) que des sépultures réellement organisées sont reconnues par les archéologues.

À Hero-Bouri, en Éthiopie, il a environ 160 000 ans, furent découverts 4 crânes plus ou moins bien conservés qui sont les plus anciens représentants des HAM (Homme Anatomiquement Moderne) connus à ce jour. Sur 3 des crânes enfouis, des stries de découpe dénotent l’existence de gestes funéraires. Ces stries ne doivent pas être obligatoirement considéré comme des actes d’anthropophagie. Il peuvent être le résultats de rites post mortem tels ceux qui sont encore pratiqués par les populations malgaches par exemple.

La plupart des interprétations d’anthropophagie sont d’ailleurs sujettes à caution. Issues de fouilles anciennes, souvent interprétées à travers le prisme de la “primitivité” supposé des préhistoriques, les stries de découpes, comme les os longs éclatés pour en tirer la moelle repérés sur des ossements humains, peuvent tout autant êtres considérés comme des gestes symboliques.

Sans obligatoirement être la volonté de s’attribuer le pouvoir ou la force de l’individu, manger quelqu’un de son groupe familial peut aussi être considéré comme une façon de le lier à jamais dans une “généalogie” comprise et maîtrisée et qui peut englober l’ensemble des personnes du groupe sans qu’elles soient obligatoirement liées par le sang.

Pour la seconde moitié du Paléolithique moyen, c’est en Europe et au Proche-Orient qu’on voit se multiplier des rites d’enfouissements volontaires très organisés, des sépultures primaires en pleine terre.

Ces actes symboliques, indifféremment pratiqués par les HAM et les néandertaliens, nous renseignent sur l’apparition d’un sentiment nouveau. À sa mort, l’individu n’est plus un bout de viande inerte que l’on peut, si besoin est, exploiter comme tout autre source de protéines. C’est également à cette époque que sont repérés par l’archéologie les premiers actes de compassion et d’empathie, d’assistance aux victimes de traumatismes invalidants. L’empathie n’est pas exclusivement humaine, elle n’est pas non plus le résultat d’une modernité ou d’une morale acquise récemment.

Les deux plus anciennes sépultures connues à ce jour concernent les hommes anatomiquement modernes, même si leurs caractères sont encore robustes. Ce sont les sites de Skhul, daté à 120 000 BP et qui a livré 10 individus et Qafzeh à 92 000 BP avec un total de 16. Un troisième, Qena, est daté de 55 000 BP.

Dans tous les cas, il n’y a pas eu de distinction de sexes ou d’âge. Cela dit, la plupart des morts présentaient des “mal formations ou des handicaps” qui limitaient leur capacité à se déplacer et qui indiquent peut-être une présence quasi permanente dans les lieux d’habitations.

Quoi qu’il en soit, des aménagements comme des blocs calcaires de soutien des parois des fosses indiquent des pratiques maîtrisées. De plus, à Qafzeh, le squelette numéro 11, un adolescent, avait un bois de cervidé déposé à ces cotés, certainement en offrande funéraire, et Skhul 5, un adulte masculin d’âge avancé, avait une mandibule de sanglier déposée sur son corps.

Même si on ignore l’existence de manipulations post mortem antérieur à l’inhumation, le fait d’enterrer ces morts indiquent plein plus que la protection d’un corps aux appétits des prédateurs etc…

Cet acte consiste aussi et surtout en une soustraction du mort à un processus naturel de dégradation. C’est la confirmation d’un sentiment d’isolement volontaire du monde animal.

De plus, les offrandes qui accompagnent les défunts peuvent être considéré comme les signes d’une spiritualité émergente avec, parallèlement au monde “réel”, la présence d’un infra monde ou règnent les esprits ou l’âme des morts ou peu importe comment vous préférez nommer l’endroit ou partent les vivants une fois que leur temps sur terre est finit…

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La Parure.

L’homologie des marques distinctives des divisions sociales, à l’intérieur d’une tribu, prouve que leur usage a son origine dans une tendance à la classification. Franz Boas.

A la même époque ou se développe l’enfouissement des morts, sur le site de Blombos en Afrique du Sud, vers 90 000 BP, sont attestés les premiers bijoux, ou du moins des parures corporelles.

Ce sont des coquillages percés pour êtres suspendus sur des vêtements ou associés en bracelets ou colliers. En dehors de l’aspect esthétique, ils révèlent la volonté de se distinguer individuellement de son voisin et collectivement des autres groupes puisque des “modes” régionales concernant le choix et le ratio des éléments de parures ont bien été mis en évidence par Yvette Taborin (La parure, un langage sans parole).

Ces éléments d’individualisation pouvaient êtres collectés à plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres des lieux de vie.

Comme l’a écrit F. Boas, cette innovation démontre l’existence d’une classification de la nature et de la relation culturelle qu’entretenait les paléolithiques avec cette dernière.

Une fois de plus, l’archéologie ne donne qu’un aperçu d’un rituel qui a certainement débuté bien avant la réalisation de parures ayant une chance de se conserver plusieurs millénaires.

D’autres actes éphémères ont certainement précédés la fabrication de pendeloques. Il est facile d’imaginer le simple usage de son corps comme support à des signes peints, des scarifications ou des mutilations qui distinguent l’individu autant qu’ils participent à sa reconnaissance par ces aînés et par le groupe social auquel il appartient.

Sans omettre l’aspect plastique qui doit être prit en considération, le poli de la nacre ou de l’ivoire, la forme d’une coquille ou sa couleur, il serait cependant saugrenu de considérer la parure préhistorique uniquement sous l’éclairage du pur esthétisme. Comme le serait de considérer les modes vestimentaires contemporaines relevant du simple choix individuel.

Cette distinction par la parure se complexifie par le nombre et la facture pendant plusieurs milliers d’années pour atteindre des sommets au Paléolithique supérieur. L’explosion des marqueurs individuelles et collectifs, il faut bien les nommer comme cela, est contemporaine des toutes premières grottes ornées et autres représentations majoritairement animales.

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Expressions Pariétales.

Nous ne connaîtrons jamais les tenants et aboutissants qui poussèrent ces Hommes il y a environ 33 000 ans à représenter des animaux, un nombre limité d’espèces, dans des conventions stylistiques relativement rigide.

Cependant, l’anthropologie a clairement démontré la relation étroite qui existait entre les représentations culturelles et les mythes de création dans les sociétés archaïques. Non pas que l’ensemble de l’art pariétal ou de l’art mobilier doive être considéré comme ayant un sens exclusivement sacré. Dans l’ensemble des œuvres, aussi bien dans leurs constructions et leurs organisations, peuvent coexister de multiples motivations ; esthétiques, humoristiques, rituelles …

Cela dit, il est universellement reconnu que toute chose ou tout événement qui exerce une influence importante sur le bien-être matériel tend à devenir l’objet d’une attitude rituelle. L’inverse est aussi vrai. La pression psychologique issus de l’omniprésence animale pour des groupes en phase d’interrogation sur leurs statuts au sein de cette nature peut expliquer cette “attitude rituelle” qui consista à “banaliser” cette puissance en la canalisant au travers d’une expression plastique et, pourquoi pas, une segmentation de la société par clan totémique. Car, à contrario du courent ethnologique représenté par Malinowski et Radcliffe-Brown, les animaux peints ne sont pas exclusivement ceux qui sont “bon à manger”.

Dans le schéma de l’évolution ou de la construction de la pensée spirituelle de l’humanité que je défends, il me semble plus judicieux de considérer la représentation du bestiaire paléolithique comme une sorte de désenvoûtement ou, pour être plus précis, d’une extraction d’un monde animal omniprésent.

La population humaine du Paléolithique supérieur était ridiculement petite comparée à la multitude animale (Jean Georges Rozoy, estimation démographique du Paléolithique supérieur). Il n’existe aujourd’hui aucun lieu sur cette planète qui peut rivaliser avec la richesse et la diversité du monde sauvage auquel étaient confrontés les Homo sapiens préhistoriques.

Dans ce cadre ou les capacités humaines se limitaient structurellement à ponctionner, même efficacement, une partie infime de cette puissance animale, il ne fait aucun doute dans mon esprit que l’art pariétal participait d’une tentative de démystifier ce monde ou la place de l’homme était si mineur. Dans ces conditions, quoi de plus humain que de représenter l’objet de son obsession pour mieux s’en distancier, le contrôler.

Cette interprétation me paraît d’autant plus plausible que les représentations humaines, sans êtres absentes de l’iconographie pariétale, y tiennent un rôle la plupart du temps périphériques, à la lisière d’un monde peuplé d’une vie incontrôlable par sa sauvagerie.

De même, les paléolithiques devaient se voir comme des êtres uniques par leur maîtrise du feu, par les outils qu’ils fabriquaient et utilisaient quotidiennement pour palier à leur (relative) fragilité physique comparé aux multitudes animales qui vivaient, mangeaient et se reproduisaient sans autres artifices que leur propre ressources corporelles.

A contrario des interprétations qui considèrent ces représentations comme une sacralisation du monde animal, je considère que cette iconographie est une volonté de désacraliser le monde animal pour s’en détacher plus facilement. Je représente donc je contrôle.

De plus, Levi-Strauss, dans son ouvrage “Le Totémisme Aujourd’hui”, avançait l’hypothèse qu’au travers des représentations d’animaux et plus largement le totémisme, longtemps considérée comme une des formes les plus primitives de la pensée spirituelle, les préhistoriques comme les peuples archaïque historiques avaient créées la première forme de sectorisation de la nature.

Par l’acte créatif de la représentation, les hommes auraient ainsi “pensé” le monde selon des principes nouveaux, de correspondance ou d’opposition, d’appartenance ou de non appartenance. Dans ce cas, l’art pariétal pourrait être le reflet du monde des hommes en confrontation à celui des animaux. Cette sectorisation de l’environnement paléolithique au travers de sa représentation pourrait ainsi être mise en correspondance avec l’explosion et la régionalisation de la parure corporelle.

Ce tour d’horizon de ces pratiques constitutives de notre humanité contemporaine, et des compétences nécessaires pour les réaliser, étaient me semble-t-il nécessaires. En effet, Je pense qu’elles sont toutes liés à l’émergence d’une conscience de soi bien plus complexe que chez tout autre animal. D’un processus biologique issus de la sélection naturelle et donc aléatoire, est apparut un être qui a tenter de donner du sens au Monde qu’il découvrait. Si un grand nombre de réponses provenait de liens de causalité évidentes, la pluie tombe le lac se remplit, le lion attrape la gazelle et la mange, il en étaient autrement pour d’autres interrogations.

Certes la conscience précède la spiritualité. Mais la spiritualité est une conséquence de cette conscience qui nous a fait nous poser un grand nombre de questions dont certaines sont restées sans réponse. Bien des événements naturels ont du le laisser perplexe. Et certainement le plus important pour un être qui sait qu’il est.

Quid de l’arbitraire de la mort, de sa propre inéluctable disparition ?

C’est cette question qui nous amène encore aujourd’hui à nous interroger sur notre place dans ce monde et a créer du sens là où il n’y en pas.

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L’Homme est un être de l’esprit. Depuis Homo erectus et ses pérégrinations dans un monde où l’ici et le maintenant prévalaient, il a apporté une épaisseur au temps. Cette distinction unique dans le vivant ne pouvait qu’aboutir à l’élaboration de mythes et de croyances où a défaut de dominer la matière physiquement, cet être fragile déterminait lui même les raisons de sa présence, de son passé et de son destin.

Christophe Vigerie.

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[1] Il a une capacité crânienne d’environ 670 cm3, elle est donc supérieure à celle d’Australopithèque et inférieure à Homo erectus. Sa taille oscille autour d’un mètre cinquante pour un poids devant atteindre les cinquante kilos

[2] Le plus ancien site présentant une surface d’habitat structurée se trouve dans le bassin du lac Turkana au Kenya. Daté de 2 500 000 ans, il présente des ossements brisés d’animaux (poissons, gros herbivores…) ainsi que des restes de taille de chopper.

[3] C’est par commodité que j’utilise le terme de descendance. Il serait plus judicieux de parler de mutation. Deux possibilités pourraient expliquer cette transformation. Dans un contexte d’isolement géographique, une vallée isolé par exemple, une population réduite d’individus a progressivement divergé d’une population souche pour finalement acquérir des caractères physiologiques suffisamment distants pour donner jour à un nouveau phylum. Il est également possible qu’un certain nombre d’individus au sein d’une population souche aient subi une mutation phylogénétique qui s’est révélée suffisamment “favorable” à leur descendance pour que ces caractères soient privilégiés et transmis héréditairement. Ces processus de spéciation sont également applicables à l’ensemble du vivant, quelle que soit sa forme.

[4] Mai 2004 Découvertes de traces de feu datant de 790 000 années… La revue Nature publie un article concernant le site Acheuléen de Gesher Benot Ya’aqov où ont déjà été découvertes de nombreuses pierres taillées. Si ces traces étaient confirmées, elles repoussent de 300 000 ans la domestication du feu par l’homme. Bois d’oliviers, graines et surtout silex partiellement brûlés renforcent l’idée d’un foyer intentionnel (et non d’un incendie). D’après Claire Gaillard (CNRS), la dissémination des éléments carbonisés écarte également la possibilité d’un incendie accidentel. Les preuves de la domestication du feu par nos ancêtres ne sont pas encore réelles, mais les preuves s’accumulent…

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