Novembre 2017 : Pierre BLANC : « Témoignage d’un ancien prêtre »

PC Blanc

.

Itinéraire

En préambule, je voudrais dire que mon propos de ce soir sera forcément orienté par mon parcours. Je ne suis pas philosophe, je parle à partir de mon expérience de 26 années de prêtre jusqu’en 2010, suivies à ce jour de 7 années de vie en couple avec Christine.

J’ouvre mon exposé par une citation d’un prêtre catholique brésilien, Léonardo Boff : « Il y a des moments décisifs dans la vie d’une personne. Pour être fidèle à elle-même, elle doit changer de route. J’ai modifié ma route. J’abandonne le ministère sacerdotal mais je reste dans l’Église. »

Ces lignes sont extraites d’une lettre de 1992, dans laquelle, vous venez de l’entendre, il annonce sa décision de quitter le ministère de prêtre, après 28 ans d’exercice.

Pourquoi ai-je choisi cette citation ?

Parce que Léonardo Boff est l’un des chefs de file des théologiens sud-américains qui ont développé dans les années 1970-1980 ce qu’on appelle la théologie de la libération, qui a fortement influencée une partie de l’Eglise sud-américaine dans sa lutte contre les dictatures militaires de l’époque et dans son fort engagement auprès des pauvres et des exclus. Après avoir été plusieurs fois sanctionné par le Vatican, en particulier par Jean-Paul II et le futur Benoit XVI, il décide en conscience et en cohérence avec sa spiritualité de quitter la vie de prêtre. Il a alors 54 ans. Il est aujourd’hui à 78 ans l’heureux grand-père des enfants de sa compagne.

« Il y a des moments décisifs dans la vie d’une personne. Pour être fidèle à elle-même, cette personne doit changer de route. J’ai modifié ma route. » Je fais miennes ces paroles et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles figurent en première page de mon livre.

Dans les mois qui ont suivi ma conversion, j’avais 20 ans, j’ai participé à une journée de formation chrétienne. Je me souviens avoir eu du mal à entendre d’autres personnes parler du récit d’Adam et Eve, dans le livre de la Genèse au début de la Bible, comme d’un récit symbolique. Pour moi, avec mes souvenirs d’enfance, monsieur Adam et madame Eve avaient réellement existés, et dire que c’est un récit symbolique c’était pour moi comme douter de ce que Dieu dit dans la Bible.

J’aurais pu en rester là et me fermer sur moi-même et mes convictions liées à mon ignorance, ce que font certains. Mais cette faille dans ma pensée, causée par la réflexion de personnes réfléchissant autrement que moi, a permis que ma conscience évolue pour me permettre d’appréhender autrement la réalité, en comprenant petit à petit que la culture et la connaissance sont nécessaires à l’évolution des mentalités et à la progression de la liberté de conscience.

Chaque religion croit détenir LA vérité, la vérité sur Dieu, sur le comment vivre, sur le permis et le défendu. Cela devient dangereux lorsque l’on veut imposer sa religion aux autres, qu’ils aient d’autres religions ou qu’ils soient athées. L’Eglise catholique est tombée dans ce piège pendant bien des siècles, avec comme point culminant la période noire de l’inquisition. Aujourd’hui les courants conservateurs et identitaires présents dans les grandes religions du monde ont tous la ferme volonté d’en découdre avec les autres et d’imposer leur vérité, qui est bien sûr à leurs yeux LA seule vérité.

Il faut parfois toute une vie pour prendre conscience que l’on a été formaté par un style d’enseignement ou d’éducation, pour prendre conscience aussi qu’on lit la Bible de façon littérale, comme si les textes étaient intemporels alors qu’ils ont été écrits dans une culture, une civilisation donnée, avec une technique de communication qui n’a rien à voir avec notre monde contemporain. Le manque de connaissance nous fait croire que Dieu nous parle en direct par les textes dits sacrés.

Contrairement aux règles des religions, la spiritualité devrait être une ouverture à la différence. J’emploie le conditionnel car toute spiritualité est, comme la conscience, incarnée dans un siècle, dans une culture, une histoire. C’est d’ailleurs au cœur des religions que se pratique le plus souvent la spiritualité. Mais pourtant la spiritualité n’est pas le propre des religions. Je pense que la spiritualité commence par l’accueil de soi dans ce que l’on est, tel que l’on est, pour ensuite vivre une ouverture à l’autre.

Vivre selon une spiritualité, par exemple une spiritualité chrétienne, ce n’est pas chercher à correspondre à ce que je pense que Dieu attend de moi, ou bien à ce que ma religion me dit de ce que Dieu attend de moi. Ce n’est pas non plus chercher à plaire aux chefs religieux qui m’entourent, en étant obéissant à leurs paroles. Non.

Une précision : la spiritualité n’a pas non plus pour but premier de me préparer à la vie après ma mort, mais d’abord à devenir vivant avant ma mort. Il s’agit d’accueillir qu’il y a en moi de la vie, et une vie qui aspire à se développer, à s’épanouir dans ce monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons.

La spiritualité est à mon avis très liée à la conscience, au sens où ma prière, ma réflexion sur le sens de la vie, mon analyse de ce qui m’est présenté comme la révélation de Dieu, ainsi que mon regard sur autrui et sur le monde me pousse à faire des choix, à prendre des décisions qui orientent ou réorientent continuellement ma vie.

 Voie

Différence entre spiritualité et religion

Je voudrais ici prendre quelques minutes pour vous parler de la différence entre spiritualité et religion. L’acte religieux a pratiquement toujours existé sur la terre, au sens où chaque civilisation, chaque tribu, chaque groupe humain a eu et a encore sa ou ses religions, se référant à un dieu, ou à plusieurs dieux ou divinités. Mais avant d’aller plus loin, peut-être faudrait-il définir ce que l’on entend par religion.

J’appelle religion ce qui relève surtout d’une pratique, un culte ou un rite exercé pour s’adresser à un dieu pour obtenir sa protection ou son pardon, ou encore pour le remercier. Les religions ont organisé leurs propres rituels, certaines ayant même eu recours à des sacrifices d’animaux, voire à des sacrifices humains.

L’acte religieux, qui passe par un rite, par un geste, c’est quelque chose qui fait partie de l’humain. Par exemple, lorsqu’il y a des attentats avec des victimes, spontanément des personnes, croyantes ou non, vont poser des fleurs ou allumer des bougies sur le lieu du drame, en mémoire des personnes disparues. Cet acte veut dire que nous avons besoin de gestes, de rituels pour exprimer une réalité pour laquelle les mots ne suffisent pas.

Dans la religion catholique, pour parler d’un sujet que je connais de l’intérieur, je me suis rendu compte au fil des années que l’on fait beaucoup de choses, à commencer par des rites, au nom de Dieu, pour Dieu. C’est de la religion. Et le risque est grand de vouloir faire entrer les gens dans la religion, et non dans la spiritualité.

Prenons l’exemple du mariage à l’Eglise : combien de couples sont assez croyants au point de choisir le mariage au nom de leur foi en Jésus ? Mon expérience de prêtre m’a montré que la grande majorité se tournent vers l’Eglise parce qu’à la mairie c’est trop rapide, c’est perçu comme uniquement administratif et dépourvu d’émotion. Certains couples le font encore un peu parce que les grands-parents ne comprendraient pas que ce ne soit pas à l’Eglise, même s’ils ne sont pas pratiquants.

Je pense à ces couples que Christine et moi nous recevons pour préparer leur cérémonie d’engagement dans le mariage, un mariage qu’ils ont choisi hors Église, hors religion.

Lorsque nous leur demandons si, avant de nous contacter, ils avaient pensé à se marier à l’Église, plusieurs répondent qu’ils y avaient pensé, mais qu’ils ne voulaient pas être hypocrites, n’étant pas pratiquants. D’autres nous ont dit avoir pris leur décision suite à leur présence à une célébration de mariage à l’Eglise. Ils ne se retrouvaient pas du tout dans le langage du prêtre, un langage qui leur a semblé très fermé, moralisateur, pas du tout ancré dans la réalité.

Tout en respectant la demande des couples qui se marient à l’Eglise, je pense qu’il s’agit pour beaucoup d’un acte religieux, c’est-à-dire un rite qui permet de dire une réalité, de vivre un passage. Mais est-ce la foi ? Quelle spiritualité veulent-ils mettre en avant ?

Lorsque Jésus parle de la fin de l’histoire humaine, il s’interroge en disant : « Y aura-t-il la foi sur la terre ? » Souvent, en réfléchissant à cette parole, je me suis dit qu’il y aura toujours des religions, même des religions créées au nom de Jésus, mais y aura-t-il la foi… ça c’est autre chose !

Je pense à ce couple d’amis, les 70 ans passés, qui ont pendant longtemps accompagné des jeunes dans la préparation au mariage à l’Eglise. Aujourd’hui ils se sentent mal à l’aise dans le fonctionnement de leur paroisse et de l’institution en général. Un jour, nous leur avons demandé : « Pourquoi continuez-vous à aller à la messe chaque dimanche ? » Leur réponse spontanée a été celle-ci : « Ne pas aller à la messe est un péché mortel, c’est ce qu’on nous a toujours appris au catéchisme. »

Y at-il une vraie démarche spirituelle dans leur démarche ? Je m’interroge. C’est comme si leur conscience reste bloquée par une règle apprise dans l’enfance, avec un interdit empêchant toute réflexion qui pourrait les amender à modifier leur manière d’appréhender leur participation à la messe dominicale.

Alors demain, y aura-t-il la foi ? C’est-à-dire, pour traduire en d’autres mots la question de Jésus, y aura-t-il une confiance, une ouverture respectueuse à l’autre, un accueil de la différence, de la fragilité ? Autrement dit, y aura-t-il une vraie spiritualité de la relation aux personnes qui nous entourent, aux plus pauvres, plus fragiles, plus démunis, aux blessés de la vie ? Quel monde construisons-nous ?

Je précise cela parce que la foi ou la spiritualité ce n’est pas seulement la relation à Dieu dans la prière ou la méditation des textes bibliques par exemple. Si ce n’est que cela, on peut vite se faire illusion. Illusion si la prière ne se traduit pas par des actes, c’est-à-dire si la relation à Dieu ne conduit pas à une attention aux autres, qu’ils soient croyants ou non, une attention et une relation qui vont permettre à tous de vivre et grandir ensemble en humanité.

J’ai voulu prendre quelques minutes pour parler de la différence entre spiritualité et religion, parce la conscience ou la non-conscience des réalités de la vie est conditionnée à la culture, à l’éducation, mais aussi à l’ignorance, conditionnée également aux peurs qui nous habitent ainsi qu’aux croyances que l’on nous transmet ou auxquelles on veut nous faire adhérer, qu’elles soient religieuses, politiques ou idéologiques.

Prenons par exemple les violences qui ont marqué certaines périodes de l’histoire de l’Eglise catholique. Au nom d’une certaine interprétation des paroles de Jésus que l’on a traduit en règles morales, en obligations et interdits, combien d’êtres humains ont été condamnés à l’esclavage et à la mort parce qu’ils avaient osé être dissidents, dissidents de la pensée officielle ?

La période de l’inquisition en Europe en réponse à la naissance de la Réforme protestante, ou encore la période de l’exploitation et du quasi anéantissement des populations autochtones qui a suivi la découverte des Amériques avec en prime les conversions forcées au catholicisme, ne sont que deux tristes exemples pour montrer combien un système de pensée conditionne et formate les consciences et combien il est difficile d’en sortir justement en prenant conscience de l’aberration de certaines choses pour s’y opposer.

Un autre exemple que j’évoque seulement car il faudrait du temps pour le développer, serait d’aborder la vision de la sexualité dans l’Eglise catholique, en constatant combien des interdits enseignés, voire imposés depuis des siècles ont modelé les consciences des croyants, empêchant toute évolution de la pensée et de la spiritualité sur un domaine aussi important de la vie humaine.

Ceux qui sont au pouvoir, que ce pouvoir soit religieux ou politique, n’aiment généralement pas ceux qui pensent et agissent autrement car ils sont à leurs yeux une menace pour leur pouvoir ou pour la religion qu’ils représentent.JesusJésus

L’attitude négative de mon évêque lorsque j’ai quitté le ministère de prêtre en 2010 m’a permis de prendre de la distance par rapport à un enseignement officiel de l’Eglise dans lequel je m’étais coulé en raison de ma formation et par conscience professionnelle, distance pour regarder et analyser autrement aussi bien la pratique des sacrements que les positions de l’institution dans le monde actuel.

Car il faut bien se rendre à l’évidence, l’Eglise catholique piétine aujourd’hui dans un discours officiel, dogmatique et moral, considéré comme immuable. C’est du moins mon avis. Le point d’orgue ayant été la publication du très officiel « Catéchisme de l’Eglise catholique » en 1992. Le discours de l’Eglise repose sur des présupposés qui n’admettent aucune discussion parce que, dit-on, ils sont révélés par Dieu via Jésus. Ce discours est donc valable pour tout le monde, en tout temps et en tout lieu. Certes, on me répondra que tout n’est pas sur le même niveau, que des règles comme le célibat obligatoire des prêtres ou l’ordination des femmes à la prêtrise sont moins importantes que la foi en la résurrection du Christ. Oui, évidemment. Mais par exemple, contrairement à l’Eglise anglicane qui ordonne des femmes prêtres depuis 1994, le pape Jean-Paul II a déclaré la même année que ce sujet ne peut pas être débattu dans l’Eglise catholique et qu’il est définitivement fermé pour les siècles à venir.

Le fait de me retirer des circuits ecclésiastiques en 2010 et donc d’oser m’affranchir de l’obéissance à mon évêque m’a ouvert à un regard différent. Je me dis que la rigidité de l’Eglise dans sa manière de penser et de parler, ne laissant qu’à une très infime minorité de prêtres ou évêques ou papes, si bons théologiens soient-ils, le pouvoir de décider au nom de tous les croyants catholiques ce qui est le meilleur pour eux, conduit à des impasses. Un exemple flagrant, c’est le fossé qui existe entre le discours officiel de l’Eglise en matière de régulation des naissances et la pratique de la contraception chez la grande majorité des couples qui se disent catholiques.

Si je dis cela, c’est parce que je pense que l’Eglise a toute sa place dans le monde actuel, et je suis convaincu qu’elle gagnerait à réfléchir à nouveaux frais sur ce qu’est la véritable fidélité à l’enseignement et à la pratique libératrice de Jésus de Nazareth. Evidemment, la conséquence consiste à renouveler son enseignement et sa morale pour sortir d’un langage de tribu qui est compréhensible par quelques initiés mais qui reste hermétique aux oreilles et au cœur de bien des personnes sur cette terre qui sont pourtant elles aussi destinatrices de la vie apportée par le Christ. Sans cela, l’Eglise se repliera toujours plus face à un monde qu’elle considèrera comme mauvais et non fréquentable. Et là, nous sommes très loin du Jésus dont elle se réclame.

J’ai donc pris le temps de relire autrement des paroles et des gestes posés par Jésus, et me rendre compte sans doute encore bien plus qu’avant combien cet homme est hors norme ; combien la spiritualité et la conscience de Jésus débordent largement les frontières fixées par l’Eglise. Le Christ a posé des gestes et dit des paroles qui ont bousculé beaucoup de personnes, y compris l’ordre établi et la hiérarchie religieuse de son temps, et qui sont d’une actualité bouleversante pour aujourd’hui.

Autrement dit, je pense que l’Eglise a traduit par des règles une certaine théologie, une certaine interprétation des faits et gestes de Jésus, au détriment d’autres théologies, d’autres compréhensions plus ouvertes des mêmes faits et gestes de Jésus. Il est dommage qu’il en soit ainsi car la finalité n’est pas de faire entrer les gens dans l’Eglise et en faire des moutons dociles, mais la finalité est, au nom même de la foi qu’elle professe, d’éveiller et élever les consciences à une compréhension de la dignité humaine qui entraine à de nouveaux modes de vie et de pensée où l’humain, homme et femme, est réellement premier par rapport aux intérêts de toute sorte qui rôdent dans le monde. C’est ce que Jésus appelait « faire des disciples. »

Je vais prendre quelques exemples de la vie de Jésus pour montrer comment pour moi ils sont signe d’une conscience éveillée et d’une spiritualité hautement libre et universelle.

Justement, je commence par la finale de l’évangile de Matthieu, je vous lis les dernières lignes.

Les onze disciples se rendirent en Galilée, sur la colline que Jésus ressuscité leur avait indiquée. Ils le voient et se prosternent ; mais quelques-uns doutent. Jésus s’approche, leur parle et dit: « Toute autorité m’a été donnée au ciel et sur terre. Allez dans le monde entier, faites des disciples parmi tous les peuples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à l’achèvement des temps. » (Mt 28, 16-20)

Ce texte, construit par Matthieu, peut se comprendre de plusieurs manières, tout dépend d’une part la traduction du texte, car une mauvaise traduction peut conduire à de graves erreurs, et tout dépend d’autre part de l’image que l’on a de Dieu et de Jésus, qui influence la compréhension du texte. Ainsi, une phrase du texte peut se traduire, comme je viens de la lire : « faites des disciples parmi tous les peuples », ou bien se traduire comme ceci : « faites de toutes les nations des disciples » ou encore : « enseignez toutes les nations, les baptisant… »

Cela veut dire très concrètement, si l’on prend les deux dernières traductions qui sont selon moi assez rigides et fermées, que les nations doivent devenir chrétiennes et doivent recevoir le sacrement du baptême avec le rite de l’eau versée sur la tête ou le corps des nouveaux disciples.

Pour ma part, je reçois ce texte d’une manière plus large, en m’appuyant sur la première traduction qui me semble être plus proche de la spiritualité de Jésus telle que je la perçois au travers de l’ensemble des textes regroupés dans les quatre évangiles.

Donc par rapport à ce passage que je viens de vous lire, je note un esprit d’ouverture : « faites des disciples parmi tous les peuples », ce qui implique un respect de chaque peuple et de chaque personne, y compris celles et ceux qui ne deviendront pas disciples de Jésus. « Baptisez-les », dit Jésus, qui veut dire pour moi non pas d’abord une plongée dans l’eau en référence au rite du baptême, mais plutôt quelque chose comme ceci dans l’esprit de Jésus : plongez-les dans mon regard et ma manière d’être envers chaque personne humaine, qui est aussi le regard et la manière d’être de Dieu le Père. Apprenez-leur –en le pratiquant vous-mêmes– cet amour, cette attention, ce relèvement de la dignité que j’ai pour chacun, à commencer par l’exclu, le rejeté, le mal-aimé.

Un deuxième exemple, pour montrer que Jésus a bien conscience que le monde est loin d’être un paradis et qu’il y a dans la pensée des humains et dans leurs actes de la violence et du mal.

Parmi ses disciples, Jésus en désigna encore soixante-douze, et il les envoya deux par deux. Il leur dit : « […] Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : “Paix à cette maison.” S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. […] Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : “Le règne de Dieu s’est approché de vous.” […] Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. »   (Luc 10, 1…18)

Quelle spiritualité de Jésus se dégage de ces lignes, quel message veut être transmis par le rédacteur de cet évangile ? Je dirai qu’il s’en dégage une spiritualité de communion, de relation entre les gens et d’éducation, par l’apport de la paix et de la guérison. Le contraire de la paix et de la guérison, c’est la guerre et la souffrance, qui entrainent inévitablement la division entre les humains. Lorsqu’à la fin du passage il est fait mention des démons et de Satan que Jésus voit tomber du ciel, c’est une manière de dire, au-delà de l’expression utilisée, que la volonté humaine a la capacité de combattre le mal par le bien. Le mal est une réalité évidente, qui fait partie de l’histoire humaine. Il se chasse ou du moins se maîtrise par la volonté de construire la paix, par les soins apportés à tous, par la culture et la connaissance qui conduisent à une saine formation des consciences en vue du bien commun.

Voilà ce qui habite Jésus. Il ne veut pas créer des lieux fermés et protégés où l’on vivrait bien entre soi comme le font d’autres groupes religieux de son temps, non, il envoie ses disciples au milieu des gens avec cet acte de foi dans le cœur que le mal se combat par le bien et non par un mal encore plus fort. Cette vision spirituelle implique une volonté forte de maitrise de soi face à l’adversité, mais aussi la conscience que le mal est une réalité à laquelle tout être humain est confronté.

Jésus ne donne pas de réponse à ces questions qui traversent les siècles, à savoir : d’où vient le mal ? Pourquoi le mal traverse-t-il nos pensées ? Pourquoi l’être humain est-il capable de torturer son semblable ? Jésus ne répond pas, par contre il donne des clés d’action. Je viens d’en évoquer quelques-unes, et je pense que la principale clé se trouve dans la prière du Notre Père, qui est devenue la grande prière des chrétiens, avec cette phrase adressée à Dieu : « pardonne-nous comme nous-mêmes nous pardonnons à ceux qui nous blessent, qui nous offensent. » Ce qui veut dire clairement que la spiritualité de Jésus intègre le fait évident que les humains se font du mal entre eux, que personne n’est à l’abri car chacun peut être victime mais aussi acteur.

Un élément clé de la spiritualité de Jésus est donc le pardon, qui n’est pas à confondre avec l’oubli. Le pardon dans l’esprit de Jésus est un acte qui, entre autre, coupe l’envie de vengeance qui si facilement va naître en réaction à une agression. Il faut savoir que dire une telle parole, dire « nous pardonnons », c’est totalement nouveau par rapport à la phrase très connue de la loi juive : « œil pour œil, dent pour dent ».

Cette ouverture spirituelle de Jésus, faite de liberté, de vérité et d’accueil de l’autre, dépasse largement les frontières religieuses et l’a conduit à critiquer vertement certains religieux de son temps qui, au nom de leur religion, enfermaient les gens dans la peur du châtiment divin ainsi que dans des règles de toute sorte, qui concernaient autant l’alimentation que le travail ou encore la vie de couple. Je vous lis un dernier passage, pour vous montrer que la spiritualité de Jésus est très incarnée, très attentive aux gens.

Jésus déclara aux foules et à ses disciples : « Les scribes et les pharisiens se font les interprètes de la loi donnée par Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et gardez-le. Mais n’agissez pas comme eux […]. Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Maître. […] Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des tombes blanchies à la chaux : à l’extérieur elles sont belles mais l’intérieur est plein d’ossements de morts. C’est ainsi que vous, à l’extérieur, pour les gens, vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’hypocrisie et d’injustice.   (Mt 23, 1…28)

Les paroles de Jésus sont dures envers ceux qui sont sensés enseigner et agir au nom de Dieu mais qui en réalité font peser une morale très rigide sur les gens avec des règles injustes, qu’eux-mêmes n’appliquent pas. La spiritualité de Jésus est une spiritualité de vie, c’est un souffle de vie qui veut rendre la vie aux humains, et non un ensemble de règles à respecter et faire respecter, soit disant au nom de Dieu.

Pour vous montrer que les paroles de Jésus sont toujours d’actualité et que l’Eglise catholique a encore du chemin à faire pour vivre pleinement la spiritualité de Jésus, je vous lis quelques paroles dites par le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, au cours d’une messe rassemblant les évêques de France réunis à Lourdes.

Je le cite : « Est-ce que nous ne passons pas d’un christianisme du peuple à un christianisme des individus très soigneusement étiquetés, mesurés, vérifiés ? Cette Église ne risque-t-elle pas de devenir une Église des purs dont on s’apercevra peut-être un jour qu’ils n’étaient pas si purs que leur piété le laissait penser ? […] Nous savons, nous évêques, que la splendeur de nos ornements ne pallie pas la faiblesse de nos personnes mais la camoufle plutôt. » Fin de citation.

 

Cheminement

Expérience personnelle

En 2010, j’ai pris la décision de quitter le ministère de prêtre. Le contexte de cette décision, je l’ai déjà dit, est à la fois la prise de conscience de mon amour pour Christine (dit autrement : accepter de voir que ce qui a été longtemps une amitié était devenu un amour), et mon mal-être dans le fonctionnement de l’Eglise catholique, en particulier ce que j’appelle le repli identitaire grandissant chez beaucoup de prêtres. Cela ne correspond pas du tout à ma spiritualité, c’est-à-dire à ma compréhension de la personne de Jésus, à ma lecture des évangiles et à la manière dont j’interprète ces récits.

La notion d’obéissance, à savoir transmettre la doctrine catholique sans avoir mon mot à dire, peu importe que je sois d’accord ou pas, me conduisait de plus en plus à un étouffement intérieur. C’est comme s’il me fallait renoncer à penser pour ne penser que par le filtre de l’institution.

Mais penser par soi-même, prendre de la distance par rapport à une pensée officielle, comme tant d’autres personnes l’ont fait, c’est prendre le risque de cheminer seul, d’avancer seul sur un chemin jusqu’à présent balisé par d’autres, peut-être plus savants que moi, du moins suffisamment en autorité pour imposer à tous les peuples une pensée unique. Jamais Jésus n’a imposé de pensée unique, au contraire me semble-t-il, il a voulu mettre chacun debout, en quelque sorte le rendre à lui-même, à elle-même, dans son identité unique de personne humaine. Ainsi se présente Dieu par la personne de Jésus : il est celui qui, par amour gratuit, veut que l’autre vive.

Jésus n’était pas religieux. Il était habité par le spirituel. Les évangiles montrent Jésus se retirant pour prier, parfois la nuit entière. Pour lui, la prière est relation. Une relation en forme de croix : relation « verticale » avec ce Dieu qu’il appelle son Père, et relation « horizontale » avec ces hommes et femmes qu’il voit, qu’il côtoie, qui viennent à sa rencontre. La spiritualité de Jésus est un aller-retour constant entre le divin et l’humain, avec me semble-t-il comme clé de voute l’évidence que Dieu est vie, qu’il veut la vie de l’humain, et que sur terre cette vie nait de l’amour relationnel et de la confiance.

Ma passion de jeunesse pour l’astronomie m’a heureusement obligé et m’oblige encore aujourd’hui à ne pas enfermer ma conscience dans les lois et les règles religieuses créées par des hommes au nom de ce qu’ils appellent la Révélation divine. Un exemple très rapide mais très parlant : une certaine interprétation des textes bibliques a fait dire et enseigner que la terre était plate et qu’elle est le centre de l’univers. Quiconque osant proclamer et démontrer le contraire s’opposait à la vérité révélée par Dieu dans la Bible et donc tombait sous la sanction prononcée par la hiérarchie de l’Eglise catholique. Galilée est le plus célèbre de ces chercheurs de vérité. Bien d’autres comme lui ont eu à subir les foudres ecclésiastiques.

Pour moi Dieu – si Dieu existe, mais je me situe en tant que croyant – ne peut être limité par nos frontières intellectuelles, religieuses, politiques ou géographiques, ni même bien évidemment à une forme de spiritualité. Considérer l’univers avec l’existence de millions de planètes qui tournent autour d’innombrables soleils, et pourquoi pas certaines planètes portant la vie, m’oblige à me dire que Dieu ne peut être limité aux décisions de certains hommes qui ont un jour décrété que telle terre est sainte, que tel bâtiment est sacré, que tel peuple est mécréant et mérite la mort car il n’adore pas Dieu de la bonne manière, etc. Dieu est bien au-delà de nos limites et de nos règlements humains.

En disant cela, je ne dis pas que tout est permis, que chacun peut faire ce qu’il veut, non, car toute société a besoin de règles pour exister et pour que chaque personne puisse exister et s’épanouir librement. Je dis que les critères premiers qui doivent régir notre conscience et notre spiritualité, c’est la vie, c’est l’amour, c’est l’accueil de l’autre, au risque de paraître un doux rêveur. Mais Jésus n’était pas un rêveur : il a passé son humanité à humaniser les personnes, à délier les chaines spirituelles que d’autres avant lui avaient imposées au nom de leur Dieu.

L’avancée spirituelle de l’humanité se fait grâce à des personnes qui marquent les consciences. Jésus est de celles-là. Si je crois qu’il est Fils de Dieu, alors raison de plus pour moi de réfléchir et de modeler ma conscience en fonction du sens profond qui a animé Jésus dans chacune de ses paroles, dans chacun de ses gestes.

Certains pourraient dire que je veux réinventer la roue, en ré-analysant les Evangiles à la lueur de mes petites connaissances. Non. Je refuse simplement d’être un pion sur l’échiquier de l’Eglise ou de l’humanité, que l’on déplace ou que l’on utilise sans que l’on tienne compte de sa singularité. Si j’en ai la possibilité, je veux apporter ma goutte d’eau pour que l’humanité devienne un jour plus humaine. Une goutte d’eau ce n’est rien dans l’océan, je le sais. Mais si je crois que chaque être humain est unique aux yeux de Dieu, alors cela veut dire que chaque être humain a la capacité d’apporter quelque chose d’unique pour le bien de tous. La tâche est immense, aujourd’hui encore sur notre planète des millions de personnes sont de simples pions qui n’ont d’autre choix pour survivre que d’accepter d’être exploités et de travailler pour des intérêts soi-disant bien plus élevés que le bien de leur petite personne.

Cela pour dire que la spiritualité, ce n’est pas une histoire d’images pieuses. La spiritualité, la vraie, c’est être brûlé par l’amour de l’humain. Certains pourront voir Dieu derrière l’humain, d’autres non. Chacun est libre. Dieu, personne ne l’a jamais vu, ce qui veut dire que personne ne peut mettre la main dessus. Mais l’être humain exploité, humilié, violé dans sa dignité profonde, il est là. La spiritualité c’est dire : qu’est-ce que je peux faire, même si ça ne représente qu’une goutte d’eau ?
.

 Mariage
Mariage Autrement

Pierre et Christine

Un jour, avec Christine, nous avons pensé que je pouvais mettre mon expérience au service des couples, car un des lieux de l’amour, c’est le couple. A l’exemple de Jésus qui a passé son temps à dire aux exclus qu’ils n’étaient pas exclus du cœur de Dieu, nous avons voulu donner la possibilité aux couples qui vivent une exclusion de la part de l’Eglise de pouvoir préparer et vivre une cérémonie de mariage qui vienne chercher le meilleur d’eux-mêmes et les fasse grandir en humanité dans leur relation de couple.

Forts de ce que nous lisons dans les évangiles, nous nous adressons aux couples qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se marier à l’Eglise.

Comme je l’ai déjà évoqué, eux-mêmes nous le disent, ils ne veulent pas être hypocrites car ils ne vont pas ou plus à l’Eglise, mais ils ont conscience que leur amour a de la valeur, qu’il est vrai, et qu’il mérite d’être reconnu et célébré d’une façon certes inhabituelle pour les plus anciens, mais qui est en accord, qui correspond à ce qu’ils sont et ce qu’ils pensent.

Dans notre spiritualité, nous croyons que Dieu est dans leur amour, qu’il habite leur cœur, même si eux-mêmes se disent athées. Surtout, nous croyons qu’entre eux se vit une dimension spirituelle car ils veulent le bien l’un de l’autre, un amour s’échange entre eux, qui les fait vivre. Notre petite contribution est de les aider non seulement à préparer leur cérémonie de mariage, mais aussi à s’arrêter un moment dans leur vie pour réfléchir à eux, à leur couple, se parler de leur amour, de leurs attentes, de ce qui personnellement est important dans leur relation.

Bref, nous voulons favoriser un dialogue et peut-être encore plus une écoute mutuelle qu’ils n’ont souvent pas l’habitude d’avoir parce que pris dans l’engrenage des jours qui passent, pour qu’ils découvrent qu’ils sont plus beaux et plus riches intérieurement qu’ils ne le pensent.

Je voudrais conclure en pensant à ce que des personnes comme Boris Cyrulnik ou Primo Lévi ont exprimé après avoir vécu chacun à leur manière la Shoah. Juste après la guerre ils n’ont pas pu parler, on ne voulait pas les entendre, on ne les a pas crus tellement l’horreur décrite ne pouvait être entendue autour d’eux. Mais ils ont persévéré dans le but d’ouvrir les consciences et de faire évoluer les mentalités. Je pourrais aussi évoquer l’association « La parole libérée », qui a été créée par des victimes d’un prêtre pédophile lyonnais, dans le but justement de dire, de parler, de mettre en lumière ce qui était maintenu caché par la hiérarchie de l’Eglise, au risque d’être eux-mêmes rejetés par leur entourage.

A notre tout petit niveau, après avoir gardé le silence pendant deux ou trois ans, Christine et moi nous avons accepté de témoigner lorsqu’on nous l’a demandé, que ce soit dans des médias ou par la publication d’un livre, dans le but d’ouvrir les consciences et briser des tabous. C’est la lumière qui permet de voir, rester dans la nuit du silence conduit trop souvent à laisser les pouvoirs dominer le monde à leur guise.

Je termine en citant ces paroles d’un chroniqueur, Pascal Hubert, que je fais miennes : « Je dois me défaire de toute image, de toute représentation héritée d’une époque, d’une culture, d’une religion. Et me poser, en vérité, cette unique question : qu’est-ce que, moi, je crois vraiment, d’expérience ? Qu’ai-je vécu à l’intime que je puis faire mien et, le cas échéant, transmettre en vérité ? Cela passe nécessairement par la connaissance de soi, non plus par une « profession de foi ».

 

********

 

Vous aimerez aussi...